L’idéal ouvrier

Ça va être propre ! Le progrès vous attend ! Progrès nous voici ! Frais comme l’oeil ! Saouls comme trente-six papes ! Sanglants comme la Villette ! Cons comme une affiche ! Comme trente-six millions d’affiches électorales ! Rationnels comme les chiots ! Ça ira ! Ça ira très bien ! C’est l’évacuation qui commence ! Sus aux bourgeois ! Allons-y !
Le bourgeois ? mais lui aussi c’est un chiot ! Et comment ! « L’homme chie… il a faim, c’est tout ! » Il est frère du peuple, le bourgeois ! sang par sang, bourgeois maudit ! Le frère envié ! trop jalousé ! Le frère qui a réussi ! Quelle situation dans le monde ! La plus adorable de toutes : Bourgeois ! Votre idole rationnelle Peuple !
Votre Dieu fait Bourgeois !
Vous ne rêvez que d’être lui, à sa place, rien d’autre, être lui, le Bourgeois ! encore plus que lui ! toujours plus bourgeois ! C’est tout !
L’idéal ouvrier c’est deux fois plus de jouissances bourgeoises pour soi tout seul. Deux fois plus de boyaux, deux fois plus gros, deux fois plus long pour soi tout seul (22 mètres au lieu de 11). Deux, trois autos plutôt qu’une, quatre forts repas par jour, huit apéritifs, et pas d’enfants du tout, donc trois fois plus d’économie.
Une super bourgeoisie encore bien plus tripailleuse, plus motorisée, beaucoup plus avantageuse, plus dédaigneuse, plus conservatrice, plus idiote, plus hypocrite, plus stérile que l’espèce actuelle : qui ne pensera plus à rien, qui ne rêvera plus à rien, sauf au menu du prochain gueuleton, aux bouteilles qu’on pourrait boire, avec trois ou quatre gosiers, bedaines en plus. Et puis alors « vivent les gendarmes ! » Un coup ! vivent tous les gendarmes ! et les gardes-mobiles ! et les Propriétés Foncières.
Boyaux avides prolétaires contre boyaux contractés bourgeois. C’est toute la mystique démocratique. C’est consistant, mais ça rampe, c’est lourd, ça fatigue, ça pue.
Pensez-vous que cette farce, cette gangrènerie poussive puisse durer encore très longtemps ?
Salut !
Louis-Ferdinand Céline – L’école des cadavres (1938)
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