L’empire de la force / L’empire de l’Esprit

Il n’est pas superflu d’observer que ce XIXè siècle, commencé par la révolte et si glorieux d’être par excellence le siècle de la révolte, se tord et gémit vers sa fin, en travail de deux sortes d’empire : l’empire de la force, l’empire de l’esprit ; l’un qui veut unifier par la violence, l’autre qui veut unir par l’amour ; l’un, de ceux qui veulent commander et dominer, l’autre, de ceux qui veulent obéir et aimer.
Et des deux côtés ces mouvements si contraires sont inspirés par le besoin même de la vie ; seulement, le besoin matériel dirige le premier et l’égare, le besoin moral dirige l’autre et le fait triompher.
Comme dans l’ancien paganisme, mais avec une rapidité vertigineuse, les empires matériels se succèdent et se précipitent dans notre société moderne, matérialisée et paganisée. Il y a eu l’empire violent de Napoléon, l’empire politique et marchand de l’Angleterre, menacé en ce moment d’un terrible déclin ; voici peut-être l’empire orgueilleux et brutal de la Prusse, et l’on peut déjà prévoir qu’il aura pour adversaire et probablement pour vainqueur l’empire sauvage de la Russie.
Tous ces empires sont révolutionnaires, et Voltaire, véritable image de « celui qui fut homicide dès le commencement », n’était pas moins Russe que Prussien. Tous ces empires ont été ennemis du Christ et se sont armés contre son Vicaire ; tous ont promis de proscrire un jour la guerre, tous ont fait la guerre païenne et répandu plus de sang qu’il n’en a été versé sur la terre dans le même espace de temps à aucune époque de l’histoire.
Et cependant l’empire de l’esprit, l’empire du Christ, sans armes, sans appui, réduit à rien, enfermé tout entier durant des années dans les prisons de Valence, de Savone et de Fontainebleau, s’est relevé et s’est agrandi. Nous avons vu au Concile les évêques de la Chine, du Japon, du Tibet, de la Polynésie, nous y avons vu les évêques de Londres et de Genève qui n’étaient pas au concile de Trente, et tous ont décerné ou plutôt reconnu au Pape une dictature qui ne sera point ébranlée.
Le poignard italien et le canon prussien, par un accord de brève durée, pourront enlever au Pape son territoire, ils ne lui ôteront pas un sujet, et lui en amèneront au contraire davantage.
Dieu donne à son Eglise l’épave de tous les naufrages, et tôt ou tard le laurier de tous les triomphes. Il le fait ainsi, et cette perpétuelle vaincue est éternellement victorieuse, parce qu’elle n’abandonne jamais la vérité. En ce temps. Dieu aussi se pique de vitesse et ne fait pas attendre l’accomplissement de ses décrets.
Louis Veuillot, cité dans Joseph LEMANN – La religion de combat (1891)
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