L’homme n’est grand qu’à genoux

image004Comme il est bien difficile d’exprimer par des mots ce qui relève d’abord de l’ordre surnaturel, je tâcherai d’éclairer la piété insigne de Monseigneur Guérard des Lauriers par une de ses projections les plus visibles dans l’ordre naturel : sa faculté d’agenouillement.
Celle-ci tenait du prodige, et frappait tous ceux qui l’approchaient. S’il est vrai que « l’homme n’est grand qu’à genoux« , selon le mot d’un auteur célèbre, sans nul doute Monseigneur Guérard fut un très grand homme ; car bien peu eussent pu l’égaler sur la résistance impressionnante qu’il avait pour tenir à genoux des heures durant, en priant, en faisant méditer les fidèles qui l’entouraient, en animant des adorations ou des prières publiques… ce qui suppose une disponibilité intellectuelle suffisante, laquelle devient généralement impossible lorsque la station prolongée entraîne l’écrasement des rotules, les crampes des muscles, les douleurs de reins, et qu’il n’est plus possible que de faire pénitence en serrant les dents.
Or cette disponibilité intellectuelle, malgré l’inconfort de la position, Monseigneur Guérard l’avait à un degré prodigieux, tirant sans cesse des larmes de piété à ses auditeurs, excitant leurs prières et retenant leur attention au point qu’ils ne s’apercevaient pas de l’heure qui passait, quoi qu’ils fussent peu exercés à la méditation prolongée.
Je vois encore ce père de famille, que la piété du Père Guérard avait plus fait pour ramener à la vraie messe que bien des discours, me disant : « Je ne m’en suis aperçu qu’à la fin, mais le chemin de croix que nous a fait le Père Guérard a duré près de trois heures ! Pendant tout ce temps, en dehors des quelques pas pour aller d’une station à l’autre, il a été sans cesse à genoux, sur le carrelage, et sans appui ! Comment fait-il ? Moi qui était dans les bancs, et qui avais un appui, j’ai été obligé de m’asseoir ! » Or ce monsieur était un robuste paysan, dans la force de l’âge, rompu depuis son enfance au rude labeur des champs. Tandis que le Père Guérard, ce jour là, avait 85 ans !
Comme si c’était hier, je vois encore la première messe qu’il nous célébra ici. Après les prières rituelles, demeurant à genoux au pied de l’autel, il nous fit faire une action de grâces méditée. Cette pratique lui était coutumière. A mi-chemin entre la prière et le sermon, ces élévations étaient aussi enrichissantes par la doctrine que propres à former et à développer la piété des auditeurs. Pris d’abord par la beauté de ces « affections », selon un terme consacré, je fus peu à peu obligé de m’apercevoir que mon carrelage était bien dur ; puis que mes reins étaient bien fragiles ; que les crampes gagnaient mes jambes… j’ai failli me lever…
Mais considérant le Père Guérard qui ne bronchait pas, et qui n’avait pas même un appui, tandis que le dossier de la chaise devant moi m’en offrait un secourable, je me suis dit : « tu as quarante ans, et lui quatre vingt ! tu ne peux pas te lever, tu aurais trop honte ! cramponne toi« . Et je me suis cramponné, par égard aussi pour les jeunesses de vingt ans qui étaient là.
Je ne sais plus combien de temps cela a duré (près d’une heure je pense…). Mais j’avoue humblement qu’à la fin, je n’étais plus capable que de me « cramponner », et que lorsque le Père Guérard s’est relevé, d’un coup de reins de jeune homme et sans s’appuyer, je ne sais pas comment j’aurais fait sans le secours des deux chaises qui m’entouraient, pour déplier mes membres endoloris. Et j’entends encore les commentaires étonnés et édifiés, des jeunes en train de se masser les genoux dans la cour en se demandant dans quel état ils eussent été s’ils avaient eu 80 ans !
Une équipe de jeunes filles de 14 à 18 ans suivaient les offices de la semaine sainte, célébrés par le Père Guérard il y a 5 ou 6 ans, dans une communauté de religieuses. Comme il est de coutume, elles se sont relayées pour l’adoration nocturne du Jeudi au Vendredi Saint. A la pique du jour, celles qui faisaient le dernier tour de garde, remarquèrent là bas, dans le cœur, une forme blanche qui se précisait avec la lueur grandissante du jour. C’était le père Guérard, à genoux, sans appui, sur la dernière marche de l’autel. Se questionnant les unes les autres, elles acquirent la certitude que depuis 22 ou 23 heures la veille personne ne l’avait vu rentrer. Or les seuls points de passage possible étaient éclairés, dans le fond de l’Église, là où se relayaient les veilleuses. Le Père Guérard avait donc passé le nuit entière en adoration, à genoux, sans appui, parfaitement immobile puisque seul le jour venait de révéler sa présence. Et ceci entre deux journées chargées en offices de toute sorte s’il en est ! Et il avait 84 ans, si je compte bien.
Je prétends, j’affirme que c’est humainement impossible. Cela ne peut pas s’expliquer sans une dimension qui est au-dessus de la nature.
Adrien LOUBIER (1988)
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