La cupidité, racine de tous les maux

t0548110[2] Si nous remontons, par la pensée, la longue et douloureuse suite de maux qui, triste héritage du péché, ont marqué pour l’homme déchu les étapes du pèlerinage terrestre, difficilement, depuis le Déluge, rencontrons-nous une crise spirituelle et matérielle aussi profonde, aussi universelle que celle que nous traversons maintenant : les plus grands fléaux eux-mêmes, ceux dont les traces sont restées indélébiles dans la vie et dans la mémoire des peuples, s’abattaient tantôt sur l’une nation, tantôt sur l’autre.
Maintenant, au contraire, c’est l’humanité entière qui se trouve étreinte par la crise financière et économique et de façon si tenace que, plus elle cherche à se dégager, plus ses liens semblent impossibles à rompre : il n’y a pas de peuple, il n’y a pas d’État, de société ou de famille, qui ne soit plus ou moins gravement accablé par les calamités ou ne sente le contrecoup de celles des autres.
Ceux-là mêmes, un tout petit nombre, qui semblent avoir entre leurs mains, avec les richesses les plus démesurées, les destinées du monde, ces quelques hommes eux-mêmes qui, par leurs spéculations, ont été et restent en grande partie la cause d’un tel mal, en sont bien souvent, eux aussi, les premières et scandaleuses victimes, entraînant avec eux dans l’abîme les fortunes d’une masse innombrable d’autres hommes ; et ainsi se vérifie terriblement pour le monde entier ce que le Saint-Esprit avait déjà proclamé de chaque pécheur en particulier : ce qui sert à l’homme pour pécher, sert aussi à son châtiment.
[3] Déplorable condition des choses, Vénérables Frères, qui fait gémir Notre coeur de Père et Nous fait sentir toujours plus intimement le besoin d’exprimer selon la mesure de Notre petitesse les sublimes sentiments du Sacré-Coeur de Jésus : J’ai pitié de cette foule.
Mais encore plus déplorable est la racine d’où naît cette lamentable condition de choses : car si ce que le Saint-Esprit affirme par la bouche de saint Paul est toujours vrai : La racine de tous les maux est l’amour de l’argent, combien plus cette parole s’applique-t-elle au cas présent ! N’est-ce pas, en effet, cette avidité des biens de cette vie que le poète païen appelait déjà dans sa juste indignation auri sacra fames ; n’est-ce pas ce sordide égoïsme qui trop souvent préside aux relations individuelles et sociales ; n’est-ce pas, en somme, la cupidité, quelles qu’en soient l’espèce et la forme, qui a entraîné le monde aux extrémités que tous nous voyons et déplorons ?
crise2-4-tony-lomas-and-his-colleagues-dan-schwarzmann-and-steve-pearson-of-price-waterhouse-coopers-auditors-for-lehman-brothers-pose-during-a-news-conference-at-lehman-brothers-in-london_262De la cupidité, en effet, naît la mutuelle défiance qui stérilise toutes les relations des hommes entre eux ; de la cupidité, l’odieuse jalousie qui fait considérer comme un dommage pour soi tout avantage d’autrui ; de la cupidité, le mesquin individualisme qui utilise et subordonne tout à son avantage propre, sans s’occuper des autres, bien plus, en foulant cruellement tous leurs droits.
De là, ce désordre et ce déséquilibre injuste par lequel on voit les richesses des nations accumulées entre les mains de quelques individus qui règlent, selon leur caprice, le marché mondial, pour l’immense dommage des masses, comme nous l’avons exposé l’année dernière dans Notre Encyclique Quadragesimo anno.
[4] Que si ce même égoïsme, abusant du légitime amour de la patrie et poussant à l’exagération ce sentiment de juste nationalisme que l’ordre légitime de la charité chrétienne non seulement ne désapprouve pas, mais sanctifie et vivifie en le réglant, si cet égoïsme s’insinue dans les relations entre peuple et peuple, il n’y a plus d’excès qui ne semble justifié, et ce qui entre individus serait par tous estimé condamnable est dès lors considéré comme permis et digne de louanges, du moment qu’on l’accomplit au nom de ce nationalisme exagéré.
À la place de la grande loi de l’amour et de la fraternité humaine, qui embrasse toutes les races et tous les peuples et les unit en une seule famille sous un seul Père qui est dans les cieux, c’est la haine qui s’insinue et pousse tout à la ruine. Dans la vie publique, on foule aux pieds les principes sacrés qui étaient la règle de toute vie en société, on en vient à saper les solides fondements du droit et de la fidélité sur lesquels devrait s’appuyer l’État, on voit contaminer et tarir les sources de ces vieilles traditions qui, dans la foi en Dieu et la fidélité à Sa loi, voyaient les bases les plus sûres pour le vrai progrès des peuples.
Pape Pie XI – Encyclique Caritate Christi Complusi (1932)
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