Les idées religieuses sont la base de toute société

maximilien-de-robespierre2Il y a dans la Révolution française un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu’on a vu et peut-être de tout ce qu’on verra.
Qu’on se rappelle les grandes séances, le discours de Robespierre contre le sacerdoce, l’apostasie solennelle des prêtres, la profanation des objets du culte, l’inauguration de la déesse Raison, et cette foule de scènes inouïes où les provinces tâchaient de surpasser Paris : tout cela sort du cercle ordinaire des crimes, et semble appartenir à un autre monde.
Et, maintenant même que la Révolution a beaucoup rétrogradé, les grands excès ont disparu, mais les principes subsistent. Les législateurs (pour me servir de leur terme) n’ont-ils pas prononcé ce mot isolé dans l’histoire : La nation ne salarie aucun culte ?
Quelques hommes de l’époque où nous vivons m’ont paru, dans certains moments, s’élever jusqu’à la haine pour la Divinité ; mais cet affreux tour de force n’est pas nécessaire pour rendre inutiles les plus grands efforts constituants : l’oubli seul du grand Etre ( je ne dis pas le mépris) est un anathème irrévocable sur les ouvrages humains qui en sont flétris.
Toutes les institutions imaginables reposent sur une idée religieuse, ou ne font que passer. Elles sont fortes et durables à mesure qu’elles sont divinisées, s’il est permis de s’exprimer ainsi. Non seulement la raison humaine, ou ce qu’on appelle la philosophie, sans savoir ce qu’on dit, ne peut suppléer à ces bases qu’on appelle superstitieuses, toujours sans savoir ce qu’on dit ; mais la philosophie est, au contraire, une puissance essentiellement désorganisatrice.
En un mot, l’homme ne peut représenter le Créateur qu’en se mettant en rapport avec lui. Insensés que nous sommes, si nous voulons qu’un miroir réfléchisse l’image du soleil, le tournons-nous vers la terre ?
Ces réflexions s’adressent à tout le monde, au croyant comme au sceptique : c’est un fait que j’avance, et non une thèse. Qu’on rie des idées religieuses, ou qu’on les vénère, n’importe ; elles ne forment pas moins, vraies ou fausses, la base unique de toutes les institutions durables.
Rousseau, l’homme du monde peut-être qui s’est le plus trompé, a cependant rencontré cette observation, sans avoir voulu en tirer les conséquences. La loi judaïque, dit-il, toujours subsistante ; celle de l’enfant d’Ismaël, qui depuis dix siècles régit la moitié du monde, annoncent encore aujourd’hui les grands hommes qui les ont dictées… L’orgueilleuse philosophie ou l’aveugle esprit de parti ne voit en eux que d’heureux imposteurs.
Il ne tenait qu’à lui de conclure, au lieu de nous parler de ce grand et puissant génie qui préside aux établissements durables : comme si cette poésie expliquait quelque chose !
Lorsqu’on réfléchit sur des faits attestés par l’histoire entière ; lorsqu’on envisage que, dans la chaîne des établissements humains, depuis ces grandes institutions qui sont des époques du monde, jusqu’à la plus petite organisation sociale, depuis l’empire jusqu’à la confrérie, tous ont une base divine, et que la puissance humaine, toutes les fois qu’elle s’est isolée, n’a pu donner à ses oeuvres qu’une existence fausse et passagère : que penserons-nous du nouvel édifice français et de la puissance qui l’a produit ? Pour moi, je ne croirai jamais à la fécondité du néant.
Soldat ChristCe serait une chose curieuse d’approfondir successivement nos institutions européennes, et de montrer comment elles sont toutes christianisées ; comment la religion, se mêlant à tout, anime et soutient tout. Les passions humaines ont beau souiller, dénaturer même les créations primitives ; si le principe est divin, c’en est assez pour leur donner une durée prodigieuse.
Entre mille exemples, on peut citer celui des ordres militaires. Certainement on ne manquera point aux membres qui les composent, en affirmant que l’objet religieux n’est peut-être pas le premier dont ils s’occupent : n’importe, ils subsistent, et cette durée est un prodige. Combien d’esprits superficiels rient de cet amalgame si étrange d’un moine et d’un soldat ! Il vaudrait mieux s’extasier sur cette force cachée, par laquelle ces ordres ont percé les siècles, comprimé des puissances formidables, et résisté à des chocs qui nous étonnent encore dans l’histoire.
Or, cette force, c’est le nom sur lequel ces institutions reposent ; car rien n’est que par Celui qui est. Au milieu du bouleversement général dont nous sommes témoins, le défaut d’éducation fixe surtout l’oeil inquiet des amis de l’ordre. Plus d’une fois on les a entendus dire qu’il faudrait rétablir les Jésuites. Je ne discute point ici le mérite de l’Ordre ; mais ce voeu ne suppose pas des réflexions bien profondes. Ne dirait-on pas que saint Ignace est là prêt à servir nos vues ? Si l’Ordre est détruit, quelque frère cuisinier peut-être pourrait le rétablir par le même esprit qui le créa ; mais tous les souverains de l’univers n’y réussiraient pas.
Il est une loi divine aussi certaine, aussi palpable que les lois du mouvement. Toutes les fois qu’un homme se met, suivant ses forces, en rapport avec le Créateur, et qu’il produit une institution quelconque au nom de la Divinité ; quelle que soit d’ailleurs sa faiblesse individuelle, son ignorance, sa pauvreté, l’obscurité de sa naissance, en un mot, son dénuement absolu de tous les moyens humains, il participe en quelque manière à la toute-puissance dont il s’est fait l’instrument ; il produit des oeuvres dont la force et la durée étonnent la raison.
Je supplie tout lecteur attentif de vouloir bien regarder autour de lui ; jusque dans les moindres objets, il trouvera la démonstration de ces grandes vérités. Il n’est pas nécessaire de remonter au fils d’Ismaël, à Lycurgue, à Numa, à Moïse, dont les législations furent toutes religieuses ; une fête populaire, une danse rustique, suffisent à l’observateur. Il verra dans quelques pays protestants certains rassemblements, certaines réjouissances populaires, qui n’ont plus de causes apparentes, et qui tiennent à des usages catholiques absolument oubliés. Ces sortes de fêtes n’ont en elles-mêmes rien de moral, rien de respectable : n’importe ; elles tiennent, quoique de très loin, à des idées religieuses ; c’en est assez pour les perpétuer. Trois siècles n’ont pu les faire oublier.
Mais vous, maîtres de la terre, princes, rois, empereurs, puissantes majestés, invincibles conquérants, essayez seulement d’amener le peuple un tel jour de chaque année, dans un endroit marqué, POUR Y DANSER. Je vous demande peu, mais j’ose vous donner le défi solennel d’y réussir, tandis que le plus humble missionnaire y parviendra, et se fera obéir deux mille ans après sa mort. Chaque année, au nom de saint Jean, de saint Martin, de saint Benoît, etc., le peuple se rassemble autour d’un temple rustique : il arrive, animé d’une allégresse bruyante et cependant innocente. La religion sanctifie la joie, et la joie embellit la religion : il oublie ses peines ; il pense, en se retirant, au plaisir qu’il aura l’année suivante au même jour, et ce jour pour lui est une date.
Joseph de Maistre – Considérations sur la France (1797)
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