Pourquoi Néron accusa-t-il les Chrétiens d’avoir incendié Rome ?

neron_feuxSix jours et six nuits, du 19 au 24 juillet [de l’an 64 après J-C], Rome va brûler. (…) La nuit du 18 au 19 juillet, tandis que Rome s’embrasait et que la lueur de l’incendie, visible à des milles à la ronde, faisait dans les cours de ferme chanter les coqs qui croyaient voir l’aube se lever, un cavalier de la garde prétorienne chevauchait vers Antium et avertissait le Prince de la catastrophe. Dans le quart d’heure qui suivit, Néron et ses amis galopaient vers la Ville, qu’ils atteignirent avant le lever du soleil, lever d’ailleurs imperceptible tant la fumée avait obscurci le ciel. (…)
Néron a peur. Il a toujours eu peur. C’est sa seule excuse. Même au milieu de l’incroyable désordre qui règne dans la ville ravagée, la police reste bien faite. Les rumeurs, les accusations concernant la responsabilité de Néron dans l’incendie n‘ont pas tardé à lui revenir. Elles l’ont frappé d’épouvante. Se justifier ? Il ne le peut ni ne le doit.
Alors, de quelle échappatoire dispose-t-il ? Détourner sur d’autres la colère de Rome qu’il sent monter autour de lui. Mais sur qui ? La solution, l’Augusta, la très belle Sabina Poppea, va l’offrir à son époux, en lui désignant les boucs émissaires parfaits : les chrétiens.
Pourquoi ces gens plutôt que d’autres ? Parce qu’ils sont mal connus, calomniés, impopulaires, sans amis et sans appuis. Parce qu’on a soufflé cette idée à l’Augusta.
Son enfance a été marquée par la disgrâce de son père, emporté dans la chute des amis de Séjan. A 20 ans, elle en était à son deuxième divorce, cette fois d’avec Marcus Salvius Otho qui, bien qu’amoureux fou de sa ravissante épouse, avait préféré s’en séparer en découvrant que Néron, son ami, s’était épris d’elle. L’influence qu’elle exerce sur César ne suffit pas à combler cette insatisfaite qui connaît Lucius, et le sait changeant, versatile, infidèle, ambivalent, par jeu et par goût. La position de Sabina Poppea est fragile. Son seul atout était sa fille qu’elle avait donné à Néron. La petite est morte.
Ce deuil, qui a bouleversé le père, a atteint aussi la mère, quoique son chagrin ait été moins spectaculaire. Elle a cherché des consolations, des explications. Comme tant d’autres patriciennes avant elle, Sabina Poppea, faute de trouver du soulagement dans la religion ancestrale, s’est tournée vers l’Orient. Le judaïsme lui a apporté des réponses, une paix intérieure, un semblant d’espoir.
87iL’Augusta n’est pas juive ; elle n’est pas officiellement convertie et ne le souhaite probablement pas, arrêtée par les innombrables interdits rituels. Elle est une prosélyte de la porte, une prosélyte de bonne volonté, attentive aux enseignements rabbiniques et qui reçoit fréquemment les responsables de la communauté hébraïque de Rome.
Ce sont eux qui lui ont parlé des chrétiens, ces dissidents, ces hérétiques, des tracas sans fin dont ils ont été la cause, de cette expulsion injuste dont ils ont été, sous Claude, le prétexte. L’Augusta doit absolument savoir, et le dire à César, que les Juifs orthodoxes n’ont rien à voir avec ces gens-là. Elle doit savoir aussi les bruits qui courent à leur sujet en ville, des bruits dont tout laisse, hélas, supposer qu’ils sont fondés… Les chrétiens sont des criminels, des sorciers, des sacrilèges.
A-t-on vraiment laissé entendre à Sabina Poppea, mère désespérée qui ne comprend pas pourquoi sa fille unique est morte au berceau, que les sortilèges démoniaques des chrétiens pourraient expliquer le décès soudain de la petite Claudia ? Peut-être…
En ces derniers jours de juillet 64, toutes ces rumeurs, tous ces soupçons reviennent en foule à la mémoire de la jeune femme, et la poussent à proposer à Néron, éperdu, ces coupables idéaux…
Anne Bernet – Les chrétiens dans l’Empire romain (2012)
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