Nous n’avons pas su aimer

passionL’ÉTERNELLE CRUCIFIXION
Face aux ironies méprisantes des jouisseurs et des sceptiques, on ose à peine rappeler, que, depuis deux mille ans, le plus grand des drames humains, celui de la Passion, se répète spirituellement à chaque printemps. Qui va souffrir, qui va se trouver là près du Calvaire en ces nouveaux jours d’agonie ?
Dans le désert du temps se dresse la Croix. La vie banale ou louche ou perverse des hommes continuera à s’écouler comme un fleuve terne.
Le Christ recevra les coups et les épines. Il s’écroulera sur le sol. Le bois de la croix écrasera sa chair.
On le plantera à grands coups de marteau sur l’arbre dur. Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os. Qu’en saura le monde ?
Son sang descendra lentement sur son corps blêmi. Ses yeux chercheront à la fois son Père et nos âmes. Qu’auront-elles compris, nos âmes, à cette tragédie ?
Elles n’auront ni frémi ni pleuré. Elles n’auront même pas pensé. Même pas vu.
Le Christ meut bien seul. Tout seul.
***
Les âmes dorment, ou sont stériles, ou se sont suicidées, alors que c’est pour les tirer de la torpeur, de la boue, de la mort que ce corps pend entre ciel et terre dans la douleur.
La détresse de ce coeur lance en vain les cris de désespoir qui devraient glacer le monde et arrêter le souffle des hommes.
C’est pourtant à cause de son étouffement spirituel que déchoit le monde. C’est d’espérance, de charité, de justice, d’humilité que le monde a besoin pour retrouver un peu d’air.
Cette vie spirituelle, nous en avons reçu le dépôt. Nous en sommes les porteurs. Et nos mains sont ballantes. Et nos yeux sont secs. Et nos lèvres ne tremblent point de ferveur et d’émoi. Nos coeurs sont pareils au sable sec. Nos âmes sont au point mort où elles sont mortes.
***
La foi ne vaut qu’en tant qu’elle conquiert, l’amour qu’en tant qu’il brûle, la charité qu’en tant qu’elle sauve.
PhilippinesPERSONNE
Un palmier tremble. Le sable glisse entre les doigts bronzés d’un enfant. Des agnelets marqués de sang se cognent à petits coups de front têtus. Des ânes minuscules, l’oeil mouillé, déboulent de la colline. Le paysage de Pâques et net, brillant. L’air est encore frais. Des marguerites s’éparpillent sur le coteau.
Pourquoi le Christ souffre-t-il à nouveau la plus déchirante des agonies en ces jours où des brassées de mimosas ensoleillent le tournant des routes ?
Ces routes-là, claires et tièdes, le ramènent chaque année, douloureux et muet, vers les clous et les épines, vers le sang et vers les crachats.
***
Seigneur, nous vous suivons dans ce cortège poussiéreux, mêlés à ces pêcheurs rudes et lâches qui vous aimaient, mais qui vous aimaient comme nous : avec mesure, comme si la mesure n’était pas une insulte à votre amour.
Nous sommes près d’eux, pas plus mauvais que d’autres, l’oeil rayonnant parfois de la joie de vous servir. Nous écartons les intrus, nous agitons des palmes, nous croyons être tout près de votre coeur : tout cela nous donne une trop bonne opinion de nous-mêmes.
Dans vos yeux tristes, c’est notre vanité que nous projetons. Et à l’heure de l’agonie, parce que notre anneau d’amour n’était qu’un fil, nous resterons loin de vos blessures, de vos sueurs de sang et de ce grand cri glacé qui va transpercer la terre.
Seigneur, nous revenons près de vos pieds bleuis. Nous serrons ce bois de la Croix entre nos bras qui tremblent. Comment oser lever les yeux vers votre tête en sang ?
Nous n’osons faire autre chose que de vous tendre nos coeurs consternés. Il eut été si doux de vous donner nos âmes dans un élan total, d’être avec vous depuis le Jardin des Oliviers jusqu’à ce monticule où vous restez inerte dans le vent du soir. Nous n’avons même pas eu le sort du Bon Larron, de celui-là qui vous aima le dernier, qui vous lança ce regard éperdu qui plongeait dans le ciel…
Nous subissons l’accablement de nos faiblesses, de nos lâchetés, de nos tiédeurs. Seigneur, vous nous apportiez l’essentiel et l’éternel, le pain et le breuvage, le souffle et le soleil. Vous animiez nos coeurs, vous nous donniez la force.
Nous eussions dû bondir, légers, le coeur en fête, libérés à tout jamais de tout lien, de tout regret, de tout autre espoir. Nous sommes restés peureux dans l’ombre d’une porte ou sous un olivier brillant. Vous passiez écrasé et accablé d’insultes.
Ah ! mon Dieu ! En ces minutes de douleur et de salut nous n’avons point saisi la Croix, nous n’avons pas baisé vos plaies et vos épines, mis en fuite vos bourreaux, brisé leurs fouets, écrasé leurs injures. Nous n’avons pas su aimer. A l’heure du don total nos coeurs étaient sans vie.
Mon Dieu, vous êtes là abandonné de tous, muet et triste, les membres raidis. Il n’y a eu personne, personne.
Nous serrons le bois de la mort et nous laissons, sans relever la tête, s’écraser à vos pieds la défaite de nos coeurs…
***
Vous reviendrez dans la lumière, Seigneur. A cette heure-là, ayez pitié des âmes détruites ! Ayez pitié des âmes vides !
Nous souffrons tellement de nous sentir si mesquins et si vils, si imbus de nous-mêmes, si préoccupés de nos égoïsmes, de nos ambitions, de nos vanités…
Nous vous avons laissé souffrir, nous avons vu couler votre sang, planter votre croix, s’éteindre votre visage. Oserons-nous jamais regarder en face vos plaies ouvertes et vos yeux las ?
Seigneur, l’heure est proche, votre lumière va brusquement éclater sur la colline. Nous serons là quand même, honteux et tristes. Brûlez nos coeurs de votre douceur fulgurante, donnez-nous la chaleur et la pureté de ce feu divin d’où vous allez jaillir.
Nous sommes accablés au seuil de votre tombeau. Seigneur, faites fleurir en nos âmes vaincues l’étincelle de la résurrection !
Léon Degrelle – Les âmes qui brûlent (1964)
Publicités
Cet article a été publié dans 39-45, Léon Degrelle, Méditations. Ajoutez ce permalien à vos favoris.