La « folie » du Roi Clovis II, une légende malveillante

Clovis II (1)
Clovis II (635 – 657)
De tous les différents États qui se formèrent des débris de l’empire romain vers le commencement du Ve siècle de l’ère chrétienne, il n’y en eut point qui s’éleva à un si haut degré de puissance, et si promptement que la monarchie française.
Clodion, Mérovée, Childéric, Clovis et les rois ses enfants et ses successeurs, s’emparèrent en moins d’un siècle de toutes les Gaules ; ils en chassèrent les Romains, les Visigoths et les Bourguignons. Tout ploya sous l’effort et la rapidité de leurs armes. Clovis étendit sa domination en Allemagne jusqu’aux Alpes Rhétiques, et les rois, ses enfants et ses successeurs, ne songèrent à conserver les États qu’il leur avait laissés que par de nouvelles conquêtes.
Ils partagèrent une si vaste monarchie en différents royaumes, mais cependant qui ne formaient qu’un même État, et plusieurs fois ces royaumes se trouvèrent réunis sous le sceptre du même souverain. Ainsi, Clotaire Ier, Clotaire II et Dagobert Ier possédèrent seuls et sans partage toute la monarchie française.
Dagobert Ier laissa deux princes qui lui succédèrent : Sigebert III et Clovis II. Sigebert avait été reconnu du vivant du roi son père, pour souverain del’Austrasie, et Clovis, à l’âge de quatre ans, lui succéda aux royaumes de Neustrie et de Bourgogne, vers l’an 638.
Clovis II est regardé par un grand nombre d’historiens comme le chef de cette série de rois qu’on a injustement flétris du nom odieux de fainéants et d’insensés : série de princes qui occupa le trône depuis 638, époque de l’avènement de Clovis II, jusqu’à 750, temps où Childéric III dut abandonner le sceptre à Pépin, père de Charlemagne.
Clovis II est le premier roi que les chroniqueurs, et, après eux, la foule des historiens, ont taxé de démence. Le moine anonyme de Saint-Denys, auteur des Gesta Dagoberti, qui écrivait vers la fin du VIIIè siècle, c’est-à-dire plus de cent ans après l’événement qu’il raconte, rapporte la cause de la folie de Clovis II à une dévotion indiscrète. Laissons parler le chroniqueur lui-même : « Le roi Clovis, par un coup du sort, dans les dernières années de sa vie (651), vint un jour comme pour prier dans l’église des Saints-Martyrs (Denys, Rustique etEleu-thère), et voulant avoir en sa possession leurs reliques, il fit découvrir leur sépulcre. A la vue du corps du bienheureux et excellent martyr Denys, et plus avide que pieux, il lui cassa l’os du bras, l’emporta, et, frappé soudain, tomba en démence. Le saint lieu fut aussitôt couvert de ténèbres si profondes, et il s’y répandit une telle terreur, que tous les assistants, saisis d’épouvante, ne songèrent qu’à prendre la fuite. Le roi Clovis, pour recouvrer le sens, donna ensuite à la basilique plusieurs domaines, fit garnir d’or et de pierres précieuses l’os qu’il avait détaché du corps du saint, et le replaça dans le tombeau. Il lui revint quelque peu de raison ; mais il ne la recouvra jamais tout entière, et perdit au bout de deux ans son royaume et la vie. »
Telle est l’anecdote qui termine les Gesta Dagoberti. Mais, plus haut, voici ce qu’il raconte : « La quatorzième année de son règne (652), d’après l’avis de quelques hommes, et parce qu’une grande famine se faisait alors sentir, il ordonna qu’on enlevât la couverture de la voûte sous laquelle reposaient les corps de saint Denys et de ses compagnons ; et que la piété du roi son père (Dagobert Ier) avait fait garnir en dehors de pur argent. C’était, disait-on, pour venir au secours des pauvres, des affamés et des pèlerins. Clovis ordonna à l’abbé Aegulf, qui gouvernait alors ce monastère, d’exécuter cette oeuvre fidèlement et avec la crainte de Dieu. »
Quoique, comme nous l’apprend Aimoin, auteur du Xè siècle, on eût remis par ordre de Clovis II, à l’abbé Aegulf, le prix des lames d’argent précitées, pour qu’il le distribuât lui-même aux pauvres, cependant les moines de Saint-Denys ne purent pardonner à ce prince une charité qu’il exerçait à leurs dépens et qui pouvait tirer à conséquence.
Clovis II
Gisant de Clovis II, Basilique de Saint-Denis (93)
« En ce temps, dit Jean du Tillet, y eut très grande famine en France, pour obvier à laquelle Clovis II arracha, et ôta l’or et l’argent, duquel Dagobert avait fait somptueusement et magnifiquement décorer l’église de Saint- Denis, et humainement le distribue aux pauvres ; il enlève aussi le trésor qui était (existait), et châsses et coffrets, et rompt le bras de saint Denis et l’emporte ; pour lequel acte on dit que, par vengeance divine, il devint enragé et hors du sens tout le reste de sa vie. Certainement, si pour subvenir aux pauvres et indigents, il a ce fait, il a sagement fait, et en homme de bien, nonobstant qu’ils aient mis en avant qu’il était fou, craignant que par ci-après les princes ne prissent cet exemple pour eux, quand ils auraient besoin de prendre les biens de l’Eglise pour aider aux pauvres, et non seulement pour les pauvres, mais aussi pour eux-mêmes. »
Ainsi s’exprimait, au XVIè siècle, un vénérable prélat, Jean du Tillet, évoque de Meaux. Nous voyons, pour ne citer qu’un exemple, le chapitre de Notre-Dame de Paris, donner à Louis XV les magnifiques chandeliers d’argent massif du maître-autel de cette cathédrale, pour subvenir aux pressants besoins de l’État.
Il est très vraisemblable que les moines, presque les seuls historiens de ces temps-là, trouvèrent à propos d’épouvanter les successeurs de Clovis II, par l’exemple d’un châtiment si redoutable. C’est ainsi qu’un chroniqueur traita la mémoire de Charles Martel, auquel l’Eglise de France devait la conservation de la religion et de ses autels, contre les entreprises des Sarrasins. Ce grand homme ayant pris les biens de l’Eglise pour se mettre en état de résister à 300 000 Sarrasins ou Arabes qui voulaient conquérir et asservir la France, nos évêques, dans une lettre qu’ils adressèrent depuis à Louis, roi de. Germanie, en 858, rapportèrent à ce prince qu’Eucherius, évêque d’Orléans, avait eu révélation depuis la mort de Charles Martel, que ce personnage illustre était damné pour avoir pris les biens de l’Eglise ; que Boniface, l’apôtre de l’Allemagne, Fulrard, abbé de Saint-Denys et chapelain du roi Pépin, fils de Charles Martel, ayant fait ouvrir son tombeau, à la prière d’Eucherius, on n’y trouva qu’un dragon affreux, qui s’envola dans un tourbillon d’une fumée épaisse.
Il est bon de remarquer, que Charles Martel, à son retour de la défaite des Sarrasins, exila Eucherius et sa famille, vers l’année 732, que cet évêque mourut la sixième année de son exil, que Charles Martel vécut encore trois ans, d’autres disent dix ans, n’étant mort que le 2 octobre 741, et ainsi qu’Eucherius n’avait pas pu avoir de révélation de la damnation d’un prince plein de vie, qui lui avait survécu plusieurs années.
Nous n’avons rapporté cet exemple, que pour faire voir combien il est dangereux de croire aveuglément nos anciens historiens. Nous ne pouvons mieux, du reste, justifier la mémoire de Clovis II, que par l’exposé de la conduite habile et pleine de fermeté que ce prince tint après la mort de Sigebert, son frère aîné, roi d’Austrasie, et depuis sa prétendue démence, qu’on place vers la seizième année de son règne (654).
Sigebert n’avait laissé qu’un fils appelé Dagobert. Grimoald, maire du palais d’Austrasie, fils du vieux Pépin, et le premier qui eût succédé à son père dans une si grande dignité, plaça son fils Childebert sur le trône d’Austrasie, au préjudice du jeune Dagobert, qu’il avait fait transporter furtivement en Irlande. La reine, sa mère, se réfugia auprès de Clovis II, qui la prit sous sa protection, et ayant fait arrêter l’usurpateur et son fils, il fit couper la tête au père, et sans doute le fils eut le même sort. Acte souverain de sa justice, et qui prouve en même temps son autorité et l’habileté qu’il avait employée pour se rendre maître de la personne de ces tyrans.
Saint Ouen, dans la Vie de saint Eloi, son ami, nous assure que ce prince religieux vécut dans une parfaite union avec la reine Bathilde, sa femme. Cet historien contemporain ne lui reproche aucun égarement d’esprit.  Aimoin loue son ardente charité, vertu dont son père, le roi Dagobert, lui avait légué l’amour. Aimoin résume toute la vie et tout le règne de Clovis II en trois mots, et l’appelle un « prince agréable à Dieu. »
Helgaud nous le représente comme « un prince illustre, plein de justice, et resplendissant par sa piété. » L’abbé Liodebaud, sujet et contemporain de Clovis II, parlant d’un échange qu’il fit avec ce roi au sujet de l’établissement du monastère de Fleury, près d’Orléans, dit : « le roi Clovis, seigneur glorieux et très élevé ».
Ch. Barthélémy – Erreurs et mensonges historiques (1875) – Voir l’arbre généalogique des Mérovingiens
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