L’Europe des philosophes sera maudite

boulevard-voltaire-paris-565x250Berlin, le 24 août 1849.
A Mgr Gaume.
Les mots espagnols que vous soulignez dans l’inestimable lettre que je viens de recevoir me portent à vous écrire dans ma propre langue, attendu qu’il m’est très difficile de m’exprimer avec quelque correction dans les langues étrangères.
Avant tout, je vous dois un million de remerciements pour la bonté que vous avez eue de m’envoyer un exemplaire do l’ouvrage dans lequel vous avez sondé si résolument et si profondément les abîmes de cette société mourante (« Où allons-nous ? »).
La lecture en a été pour moi tout ensemble extrêmement triste et délicieuse : extrêmement triste par la révélation de grandes et de formidables catastrophes ; délicieuse par la manifestation sincère de toute la vérité. La vérité est toujours délicieuse, lors même qu’elle est triste.
Mes opinions et les vôtres sont à peu près de tout point identiques. Ni vous ni moi n’avons aucune espérance. Dieu a fait la chair pour la pourriture, et le couteau pour la chair pourrie.
Nous touchons de la main à la plus grande catastrophe de l’histoire. Pour le moment, ce que je vois de plus clair, c’est la barbarie de l’Europe et sa dépopulation avant peu. La terre par où a passé la civilisation philosophique, sera maudite ; elle sera la terre de la corruption et du sang. Ensuite viendra… ce qui doit venir.
Jamais je n’ai eu ni foi ni confiance dans l’action politique des bons catholiques. Tous leurs efforts pour réformer la société par le moyen des institutions publiques, c’est-à-dire par le moyen des assemblées et des gouvernements, seront perpétuellement inutiles.
Les sociétés ne sont pas ce qu’elles sont à cause des gouvernements et des assemblées : les assemblées et les gouvernements sont ce qu’ils sont à cause des sociétés. Il serait nécessaire par conséquent de suivre un système contraire : il serait nécessaire de changer la société, et ensuite de se servir de cette même société pour produire un changement analogue dans ses institutions.
Il est tard pour cela comme pour tout. Désormais la seule chose qui reste, c’est de sauver les âmes en les nourrissant, pour le jour de la tribulation, du pain des forts.
En attendant, rien ne pouvait m’être personnellement plus agréable et plus flatteur que d’obtenir le suffrage d’un homme aussi éminent que vous et d’entrer en relation avec lui, à l’occasion des grands bouleversements de l’Europe. Je vous prie donc avec instance de vouloir bien agréer l’expression de la reconnaissance avec laquelle je suis, etc.
Juan Donoso Cortès, député catholique espagnol
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