La stupide légende de la « Papesse Jeanne »

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Parmi le nombre presque infini d’erreurs et de mensonges dont le champ de l’histoire est désolé ; parmi cette ivraie qui à tout instant menace de dévorer la vérité, il faut mettre en première ligne la tradition de la papesse Jeanne.
Erreur et mensonge à la fois, ce conte scandaleux est accueilli de nos jours encore avec une joie perfide par les libres penseurs et les incroyants ; quant aux catholiques, ils n’opposent à cette fable d’autres armes que celles du silence.
Au XVIIè siècle, il est vrai, une polémique engagée à propos de la papesse Jeanne, entre les catholiques et les protestants, eut pour résultat d’éclaircir et de réfuter d’une manière victorieuse ce vieux mensonge. Non-seulement des savants catholiques, mais encore des érudits protestants du plus grand mérite, unis aux catholiques, réduisirent à néant cette monstrueuse invention.
Les protestants célèbres, dont le témoignage hors d’atteinte et de toute suspicion a anéanti la vieille fable, sont (pour n’en citer que quelques-uns), Charnier, Dumoulin, Bochart, Basnage, Blondel, Jurieu, Buraet, Cave, Bayle, etc.
Nous avons dit que la tradition de la papesse Jeanne est à la fois une erreur et un mensonge historique. C’est une erreur de la part des catholiques ; de la part des protestants en particulier et de l’hérésie ou de l’incrédulité en général, c’est un mensonge.
Dirigée par le Christ, son fondateur, l’Eglise Catholique, Apostolique et Romaine, forte des promesses de son divin instituteur, et surtout de celle-ci : « Voici que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles », l’Eglise n’est pas responsable des fautes que quelques-uns de ses chefs ont pu commettre à certaines époques. Elle est fondée sur Dieu, non sur un bras de chair : le secret de sa durée au milieu des révolutions et des scandales de ce monde, elle le cherche et le trouve dans la promesse du Christ, qui soutient sa marche triomphante à travers les siècles.
Erreur dont la source est assez difficile à trouver, comme le principe de bien d’autres erreurs, la tradition de la papesse Jeanne a circulé dans toutes les vieilles chroniques ecclésiastiques, sans que l’Eglise s’en soit jamais émue. Ce n’est que du jour où le protestantisme a voulu s’en emparer et s’en faire une arme contre elle que l’Eglise a élevé la voix et a confondu, par de savants apologistes, les projets téméraires de ses ennemis.
AEneas Sylvius, depuis pape sous le nom de Pie II, a le premier engagé la polémique ; il a été suivi par Onufre Panvini, Bellarmin, Serarius, Georges Scherer, Robert Persons, Florimond de Remond, Baronius, Allatius, Coëffeteau, Maimbourg, de Launoi, le Père Labbé et une foule d’autres. La question, jugée et oubliée dès la fin du  siècle, fut reprise vers la fin du XVIIIè siècle, mais â peine renaissait-elle, que la grande catastrophe de 1789 l’étoûffa au berceau.
Depuis, il y a de cela quelque trente ans, une monstrueuse compilation, ayant pour titre : Les crimes des Papes, des Rois et des Reines de France, etc., a repris et développé la vieille fable de la Papesse, le tout orné de gravures exécutées à grands frais. On pouvait penser que la génération née à la fin du siècle dernier, était la seule dépositaire de cette absurde invention, et qu’elle l’emporterait avec elle dans l’oubli du tombeau. Mais, les mensonges ne meurent pas ainsi : semblables à l’hydre antique, pour une tête qu’on leur abat, une autre, deux autres repoussent à l’instant, plus menaçantes que la première. (…)
cover-grands-mensongesLa papesse Jeanne a siégé, dit-on, entre les papes Léon IV (mort le 17 juillet 855) et Benoît III (élu le premier septembre 855). Anastase le Bibliothécaire, contemporain de ce fait supposé, est cité en première ligne comme un témoin irrécusable de la fameuse Papesse. Cependant, il n’y a nulle apparence que cet auteur ait fait mention de cet événement monstrueux. Il y a pourtant, dit-on, des manuscrits d’Anastase qui contiennent tout le conte vulgaire; mais cela seul ne prouve rien, car on ne saurait disconvenir que les copistes ont ajouté beaucoup de choses étrangères aux ouvrages d’un auteur. Panvini assure que dans les « vieux Livres des Vies des Papes, écrits par Damase, par le Bibliothécaire et par Pandulphe de Pise, il n’est fait aucune mention de cette femme : seulement, à la marge, entre Léon IV et Benoît III, cette fable se trouve insérée par un auteur postérieur, en caractères divers, et du tout (entièrement) différents des autres. »
Blondel, qui avait vu à la Bibliothèque royale de France, un manuscrit d’Anastase, où se trouve l’histoire de la Papesse, a reconnu certainement que cet endroit-là était une pièce de rapport, cousue après coup. « L’ayant lu et relu, dit-il, j’ai trouvé que l’éloge de la prétendue Papesse est tissu des propres paroles de Martinus Polonus, pénitencier d’Innocent IV, et archevesque de Cosenza, auteur postérieur à Anastase de quatre cents ans, et de plus fort facile au débit de toutes sortes de fables. Car, afin que l’on ne puisse se figurer qu’il ait transcrit, soit d’Anastase, soit d’aucun autre qui ait vécu depuis l’an 900, ce qu’il a inséré dans sa Chronique, le discours qui se trouve aujourd’hui mal enchâssé dans celui d’Anastase, le justifie, tant par sa conformité avec l’idiome de Martinus Polonus, que par les choses qu’il suppose sans crainte qu’elles servent à la conviction de l’imposture. »
Blondel donne quelques exemples de ces choses, et enfin, il fournit une raison très solide ; c’est que le conte de la Papesse ne peut aucunement s’accorder avec le récit d’Anastase sur l’élection de Benoît III.  « Dans les éloges de Léon IV et Benoît III , tels que nous les donne le manuscrit de la Bibliothèque royale enflé du roman de la Papesse, se trouvent les mêmes termes qu’en l’édition de Mayence : d’où il s’ensuit nécessairement que (selon l’intention d’Anastase, violée par la témérité de ceux qui l’ont mêlée de leurs songes), il est absolument impossible qu’aucun ait tenu le Papat entre Léon IV et Benoît III ; car il dit qu’après que le prélat Léon fut soustrait de cette lumière, aussitôt (mox) tout le clergé, les notables et le peuple de Rome ont arrêté d’élire Benoist : qu’aussitôt (illico) ils ont été le trouver, priant dans le titre de S. Calliste, et qu’après l’avoir assis sur le trône pontifical, et signé le décret de son élection, ils l’ont envoyé aux très invincibles Augustes Lothaire et Louys : dont le premier (par la confession de tous les auteurs du temps) est mort le 29 septembre 885, 74 jours après le pape Léon. »
« N’est-il pas vrai, s’écrie Bayle en cet endroit, que si nous trouvions dans un manuscrit que l’empereur Ferdinand II mourut l’an 1637, et que Ferdinand III lui succéda tout aussitôt, et que Charles VI succéda à Ferdinand II, et tint l’Empire pendant deux ans, après quoi Ferdinand III fut élu pour Empereur, nous dirions qu’un même écrivain n’a pas pu dire toutes ces choses, et qu’il faut de toute nécessité que les copistes aient joint ensemble sans jugement ce qui avait été dit par différentes personnes ? Ne faudrait-il pas qu’un homme fût fou ou ivre, ou qu’il rêvât, s’il narrait qu’Innocent X étant mort, on lui donna promptement pour successeur Alexandre VII, qu’Innocent XI fut pape immédiatement après Innocent X, et siégea plus de deux ans, et qu’Alexandre VII lui succéda ? Anastase le Bibliothécaire serait tombé dans une pareille extravagance, s’il était l’auteur dè tout ce qu’on trouve dans les manuscrits de son ouvrage qui font mention de la Papesse. Disons donc que ce qui concerne cette femme-là est une pièce postiche, et qui vient d’une autre main. »
Sarrau, zélé protestant et homme instruit, porta le même jugement que Panvini, Blondel et Bayle sur le conte de la papesse Jeanne, après avoir examiné avec beaucoup d’attention le manuscrit de la Bibliothèque du Roi, consulté par Blondel. Il conclut de la narration qui s’y trouve touchant l’élection de Benoît III, faite aussitôt après la mort de Léon IV, que la fable de la papesse y a été cousue par un homme qui abusait de son loisir.
Parmi les raisons dont Sarrau appuie sa négation, une surtout nous semble sans réplique. La mention de la papesse Jeanne ne paraît pas dans le manuscrit précité d’Anastase, comme un fait dont cet auteur se rende garant : il se sert de l’expression vague « on assure que, etc., on dit que, » etc. Un historien contemporain, établi à Rome, peut-il parler de la sorte touchant les aventures d’un Pape, aussi extraordinaires que celles-là ?
Cette raison (à défaut d’autres) est si propre à persuader qu’Anastase n’a rien dit de la Papesse, que pour la détruire, elle et bien d’autres que nous passons, il ne suffit pas d’alléguer qu’il y a plusieurs manuscrits semblables à celui de la Bibliothèque du Roi. Il faudrait nécessairement montrer le conte dans l’original d’Anastase ; car, alors on aimerait mieux croire sur le témoignage de ses yeux que cet auteur s’était rendu ridicule en racontant des choses contradictoires, et en se servant follement d’un ouï-dire, que de raisonner ou de disputer.
Ch. Barthélémy – Erreurs et mensonges historiques (1875)

 

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