Son père avait nourri son esprit, mais non son âme

h2Maxence était le fils d’un colonel lettré, voltairien et pis, traducteur d’Horace, excellent et honnête vieillard, homme enfin de belles façons. Son point de départ, il le trouvait dans ces heures de jeunesse passées en la compagnie d’Homère et de Virgile, auxquels l’initiait le colonel. Admirable coup d’archet pour débuter dans une vie qui prétende à quelque harmonie !
Pendant toute son enfance, Maxence s’était habitué à la manière de penser latine, et quand il faisait son bilan intérieur, c’était là le seul souvenir qu’il put mettre à son actif. Mais après, dans ses années d’adolescence, quelles n’avaient pas été sa misère et sa déréliction ! Son père avait nourri son esprit, mais non son âme. Les premiers troubles de la jeunesse la trouvèrent démunie, sans défense contre le mal, sans protection contre les sophismes et les piperies du monde.
A 20 ans, Maxence errait sans conviction dans les jardins empoisonnés du vice, mais en malade, et poursuivi par d’obscurs remords troublé devant la malignité du mensonge, chargé de l’affreuse dérision d’une vie engagée dans le désordre des pensées et des sentiments.
Son père s’était trompé: Maxence avait une âme. Il était né pour croire, et pour aimer et pour espérer. Il avait une âme, faite à l’image de Dieu, capable de discerner le vrai du faux, le bien du mal. Il ne pouvait se résoudre à ce que la vérité et la pureté ne fussent de vains mots, sans nul soutien. Il avait une âme, ô prodige, et une âme qui n’était pas faite pour le doute, ni pour le blasphème, ni pour la colère.
Pourtant, cet homme droit suivait une route oblique, une route ambiguë, et rien ne l’en avertissait, si ce n’est ce battement précipité du cœur, cette inquiétude lorsque, amoncelant des ruines, l’on se retrouve, et que l’on contemple l’œuvre maléfique du sacrilège.
Maxence avait été élevé loin de l’Eglise. Il était donc un malade qui ne pouvait en aucune façon connaître le remède. Dégoûté de tout, il ignorait la cause même de son dégoût, bien plus encore le moyen de redonner à sa vie un peu de ton. Pendant 8 ans, de sa 22ème année à sa sortie de Saint-Cyr, jusqu’à sa 30ème, il avait erré à travers le monde et jeté à tous les ciels sa malédiction.
Ainsi la bouche pleine d’injures, ignorant tout de l’onction chrétienne, mais pourtant reniflant, dans la France qu’il connaissait, le mensonge et la laideur, il fuyait de continent en continent, d’océan en océan, sans qu’aucune étoile le guidât à travers les variétés de la terre. Cette fois-ci, le destin conduisait le jeune officier vers le désert. (…)
Ce désert est plein de la France, on l’y trouve à chaque pas. Mais ce n’est plus la France que l’on voit en France, ce n’est plus la France des sophistes et des faux savants, ni des raisonneurs dénués de raison. C’est la France vertueuse, pure, simple, la France casquée de raison, cuirassée de fidélité. Nul ne la peut comprendre pleinement s’il n’est chrétien. Pourtant, sa vertu agit, pour peu que dans la fièvre on ait gardé le goût de la santé !
Ernest Psichari – Le voyage du Centurion (1916, posthume) – récit de conversion
Publicités
Cet article a été publié dans Afrique Noire, Conversions, Divers chrétiens contemporains. Ajoutez ce permalien à vos favoris.