C’est la Haine recommandée par l’Esprit-Saint

Guerre
Après deux ans de massacres et d’atrocités [nous sommes en 1916], je cherche un homme assez inspiré pour me dire exactement ce qui se passe, pour donner un nom plausible à ce conflit de tous les peuples, à ce déchaînement inouï des captifs de tous les abîmes. Silence universel. On est tellement stupide que nul n’a rien à dire. Mais une sentimentalité diabolique intervient.
Abusant effroyablement de l’Evangile, quelques-uns osent parler de pardon, disant que la Haine est aussi contraire à la Justice qu’à la Miséricorde et que les chrétiens ont le devoir de donner à leurs ennemis tout ce  que ceux-ci leur demandent et même au-delà. « Si quelqu’un veut prendre ta tunique, abandonne-lui encore ton manteau ». Ainsi parle Jésus dans le Sermon sur la Montagne.
Vous voulez la moitié de la France, messieurs les Prussiens, prenez donc jusqu’aux Pyrénées. Vous voulez détruire nos églises après les avoir profanées. Il vous faut les âmes de nos enfants pour les éteindre en les pourrissant. Ne vous gênez pas. Nous avons encore un assez grand nombre de vieux prêtres que vous n’avez pas eu le temps d’assassiner, et nous avons aussi le Corps du Christ consacré par eux.
Si cela vous amuse de le fouler aux pieds ou de le jeter aux cochons, nous sommes de trop bons chrétiens pour vous refuser ce petit plaisir. Nous accomplirons ainsi la loi de douceur et de suavité parfaite que le Rédempteur a promulguée. Il nous reste aussi, ne l’oublions pas, beaucoup de femmes et de jeunes filles qu’il pourrait vous êtes agréable de violer. Elles sont à vous. Nous quitterons tout, nous renoncerons à tout, même au christianisme, pour vous plaire, et si vous voulez faire de nous des musulmans, nous y consentirons volontiers…
Eh ! bien, moi je ne consens à rien, je ne renonce à rien et je me persuade que la haine infinie de tous les saints pour les démons est exactement ce qu’il faut offrir aux ennemis de la France. En temps ordinaire déjà, lorsqu’une guerre lui était infligée, je pensais de même et le tocsin de l’épouvante religieuse ébranlait ma tour, de la base au faîte ; mais, aujourd’hui, comment se pourrait-il que le commencement d’un songe de miséricorde entrât dans mon coeur ? Il ne s’agit pas ici d’une guerre quelconque, même injuste, mais d’une ruée infinie de cannibales enragés d’orgueil bête, étrangers à tout sentiment humain.
Certes, je me souviens de quelques-uns de mes amis, affreusement immolés, mais qu’est-ce que mon deuil dans l’océan de tous les deuils ? Où est la place de ce petit groupe lamentable dans un million de victimes qui sont allées vers Dieu, à tâtons, dans le brouillard rouge ? Et cette immense horreur que les hommes n’avaient jamais vue, qu’est-elle encore comparée à la souillure épouvantable du Royaume de la Vierge Douloureuse, indiciblement dévasté et polluée par cette engeance des démons ?
Ah ! sainte Haine des enfants de la Lumière contre les enfants des Ténèbres, quel refuge n’es-tu pas ! Quelle consolation ! Quel réconfort ! La haine infinie, sans pardon possible, sans autre assouvissement espérable que l’extermination à jamais de la race vouée à Satan qui voulut nous annexer à son enfer !
Que je veille ou que je dorme, je vois toujours ce monstre né de la plus basse, de la plus infâme apostasie, que l’inertie ou la cécité du monde a laissé grandir deux cents ans et qui ne peut être vaincu maintenant que par l’effort concerté de toutes les nations. Je le vois sans cesse et mon coeur bat comme une cloche de la nuit des morts !
Je sens alors une haine sans limite, une haine absolue, une haine vierge et immaculée qui m’avertit de la présence de Dieu et sans laquelle je vois clairement que je ne pourrais pas être un chrétien. C’est la haine recommandée par l’Esprit-Saint, la haine eucharistique, la haine fervente de l’Amour contre un grouillement de soixante millions de maudits agités par les démons !
Léon Bloy – Méditations d’un solitaire (1916)
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