Qu’est-ce que la joie parfaite ?

foto Fratello sole sorella luna[1]Comment, cheminant avec frère Léon, saint François lui expose ce qu’est la joie parfaite
Saint François venant une fois de Pérouse à Sainte-Marie des Anges, avec frère Léon par un temps d’hiver, alors que le très grand froid le tourmentait fortement, il appela frère Léon qui allait un peu en avant et lui parla ainsi : « Ô frère Léon, même s’il advenait que les frères mineurs donnent en tous pays un grand exemple de sainteté et de bonne édification, néanmoins écris et note avec diligence que là n’est point la joie parfaite« .
Et allant plus loin, saint François l’appela une seconde fois : « Ô frère Léon, même s’il advînt que le frère mineur rende la vue aux aveugles, qu’il redresse les perclus, qu’il chasse les démons, qu’il rende l’ouïe aux sourds, la marche aux boiteux, la parole aux muets et (ce qui est chose plus grande), qu’il ressuscite les morts de quatre jours, écris qu’en cela n’est point la joie parfaite« .
Et marchant un peu, saint François s’écria d’une voix forte : « Ô frère Léon, que le frère mineur sût toutes les langues et toutes les sciences, et toutes les écritures, qu’il sût prophétiser et révéler non seulement les choses futures, mais aussi les secrets des consciences et des âmes, écris qu’en cela n’est point la joie parfaite« .
Allant un peu plus loin, saint François appela encore fortement : « Ô frère Léon, petite brebis de Dieu, que le frère mineur parlât avec le langage d’un Ange et sût le cours des étoiles et les vertus des herbes, que lui fût révélé tous les trésors de la terre et qu’il connût les natures des oiseaux et des poissons, et de tous les animaux et des hommes et des arbres et des pierres, et des racines et des eaux, écris qu’en cela n’est point la joie parfaite« .
Et allant encore un bout de chemin, saint François appela d’une voix forte : « Ô frère Léon, que le frère mineur sût si bien prêcher qu’il convertît tous les infidèles à la foi du Christ, écris que là n’est point la joie parfaite« .
Cette façon de parler durant bien l’espace de deux milles, frère Léon, avec grande admiration, l’interrogea, et dit : « Père, je te prie de la part de Dieu de me dire où est la joie parfaite« . Et saint François lui répondit : « Quand nous arriverons à Sainte-Marie des Anges, ainsi trempés par la pluie et glacés par le froid et couverts de boue et affamés, et que nous frapperons à la porte du couvent et que le portier viendra en colère et dira : « Qui êtes-vous ? » et nous dirons : « Nous sommes deux de vos frères« , et celui-ci dira : « Vous ne dîtes pas vrai; vous êtes au contraire deux ribauds qui allez trompant le monde et volant les aumônes des pauvres, allez-vous en« .
imagesEt quand il ne nous ouvrira pas et nous fera rester dehors dans la neige et dans l’eau, avec le froid et avec la faim, jusqu’à la nuit ; alors, quand nous soutiendrons patiemment, sans trouble et sans murmurer contre lui, tant d’injures et tant de cruauté et tant de rebuffades et quand nous penserons humblement et charitablement que ce portier nous connaît véritablement et que Dieu le fait parler contre nous, ô frère Léon, écris que là est la joie parfaite.
Et quand nous persévérerons en frappant, et qu’il sortira dehors, en colère, et comme des fripons importuns nous chassera avec des injures et des soufflets, disant : « Allez-vous-en d’ici, très méprisables petits voleurs, allez à l’hôpital ; car ici vous ne mangerez, ni ne logerez », quand nous soutiendrons cela avec patience et avec allégresse et avec beaucoup d’amour, ô frère Léon, écris que là est la joie parfaite.
Et quand, nous, contraints par la faim et le froid et la nuit, nous frapperons et appellerons et prierons pour l’amour de Dieu, avec de grands pleurs, qu’il nous ouvre pourtant, et nous fasse entrer, et quand lui, plus irrité, dira : « Ceux-ci sont des fripons importuns ; je les paierai bien comme ils en sont dignes », et quand il sortira dehors avec un bâton noueux et nous saisira par le capuchon, et nous jettera à terre, et nous enfoncera dans la neige et nous battra avec tous les noeuds de ce bâton ; quand nous supporterons tout cela avec patience et avec allégresse, en pensant aux peines du Christ béni, lesquelles nous devons supporter pour son amour : ô frère Léon, écris qu’en cela est la joie parfaite.
Cependant, écoute la conclusion, frère Léon. Au-dessus de toutes les grâces et dons de l’Esprit-Saint, que le Christ accorde à ses amis, il y a celui de se vaincre soi-même et, volontiers, pour l’amour du Christ, de supporter les peines, les injures, les opprobres, les incommodités ; parce que de tous les autres dons de Dieu nous ne pouvons nous glorifier, puis qu’ils ne sont pas les nôtres, mais ceux de Dieu ; d’où l’Apôtre dit : « Qu’as-tu que tu ne l’aies reçu de Dieu ? Et si tu l’as eu de lui, pourquoi t’en glorifies-tu comme si tu l’eusses de toi ? » Mais dans la croix de la tribulation et de l’affliction, nous pouvons nous glorifier, parce que cela est à nous. C’est pourquoi l’Apôtre dit : « Je ne veux point me glorifier sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ«  ».
A qui soit toujours honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen.
Fioretti de Saint François d’Assise – XIIIè siècle
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