Préparer des leaders formés et agissants

old-library-reading-roomSans une équipe de « leaders » formée et agissante… sans les « acteurs ardents »… les meilleures institutions risquent d’être balayées, comme château de sable, par le flux de l’esprit mondain
Ce n’est pas, en effet, un mince étonnement de voir à quel point des hommes d’expérience, chefs d’entreprises, techniciens avertis, peuvent être « manœuvrés » par un quarteron d’idéologues. Exemples innombrables d’organismes syndicaux, agricoles, professionnels, familiaux, scolaires, culturels… pratiquement orientés par des éléments branchés sur tout autre chose que l’expérience, la compétence, les responsabilités, la science que ces éléments disent représenter.
Pour peu qu’on s’en donne la peine, on a tôt fait de découvrir le rôle des foyers de pensée cryptogames très différents des institutions fondamentales : familles, syndicats, professions, corps intermédiaires… Foyers qui jouent les relais, les stations services, les centres de pressions idéologiques. Colloques, tables rondes, « séminaires », cellules de prospective qui orientent tout, sans rien offrir de cette qualification expérimentale, technique, scientifique, sur laquelle chacun pense que la cité est fondée désormais.
Et partout se découvre semblable phénomène d’une compétence, d’une expérience, d’une science avérée qui n’en sont pas moins intimidées, manœuvrées par des facteurs idéologiques sans références scientifiques ou expérimentales sérieuses.
Autrement dit : les vrais savants, les vrais techniciens, les vraies compétences locales, les vrais chefs d’entreprises, les vrais parents, les vrais enseignants, les vrais exploitants agricoles se laissent pratiquement coiffer par de purs idéologues. Mais idéologues experts à jargonner science et technique.
La raison en est que ces vraies autorités sociales sont le plus souvent absorbées dans les spécialités où, précisément elles se qualifient.
Les idéologues irresponsables, eux, triomphent dans la mesure où ils sont seuls à occuper le champ des synchronisations fondamentales. Triomphe assuré autant qu’entretenu par une multiplication de clubs, groupes de pensée, tables rondes, centres idéologiques.
Ils ont formé leurs cadres, conquis les Universités et les Ecoles. Ils inspirent la presse, intimident les clercs, envahissent les sphères politiques. Une fois incrustés, comme noyaux dirigeants, à la tête des syndicats, des groupements économiques, des administrations sociales, ils excellent à réduire le champ d’action des [responsables naturels]. D’où l’avilissement, l’appauvrissement des cadres sociaux vrais. Car la non-participation aux responsabilités habitue les notables à se laisser faire. D’où le climat de non-résistance et d’impuissance dont se plaignent les victimes elles-mêmes…
Dans le processus totalitaire, on doit donc considérer les deux causes réciproques :
– abus de puissance des uns…
– abdication des autres.
Celui-là n’étant possible que par l’appel du vide creusé par celle-ci. Un technocrate ne disait-il pas : « Ce n’est pas tant l’Etat qui a tué les initiatives, étranglé les corps intermédiaires. Ses interventions ont été rendues indispensables par l’impuissance des libertés à s’exercer elles-mêmes ». Il y a du vrai dans cette boutade. La France et d’autres pays, sont encore assez riches de libertés juridiquement reconnues, mais que les responsables ne songent pas à exercer.
Dès lors, pourquoi des corps intermédiaires, s’il apparaît qu’ils ne sont plus animés par cet esprit d’initiative, de liberté qui est leur plus précieuse raison d’être ? A quoi bon les corps intermédiaires si ceux qui les animent sont gagnés au fatalisme révolutionnaire ?
Disons qu’en bien des cas ces corps intermédiaires ont moins besoin d’être gardés de l’extérieur que d’être revigorés, ré-animés de l’intérieur.
Et cela par une opération ayant pour but, non de les annexer, non de les orienter au gré d’une idéologie indifférente ou franchement hostile à leur nature… Mais opération ayant pour but de fournir les éléments de doctrine qui permettront aux corps intermédiaires de reprendre conscience de ce qu’ils sont, de leur destin, de leur service, de leur rôle, une plus sûre justification de leur puissance
Les véritables responsables de ces communautés naturelles sont légion, ils ont les vraies responsabilités sociales, l’expérience et, formellement, le pouvoir concret. Et pourtant, ils reculent. Dans la mesure où ils n’opposent à l’infiltration idéologique … qu’une foi, une volonté doctrinale quasi éteintes.
D’où il ressort que, si, pour être efficaces, les « hommes » ont absolument besoin d’une formation solide (les « idées »), il faut que cette formation doctrinale s’organise dans l’action sociale elle-même. Au contact des vraies responsabilités et des vrais problèmes. Au sein des véritables « réseaux » humains.
Nécessité donc d’une formation générale s’exerçant, presque simultanément, au contact de la vie sociale concrète.
Jean Ousset – L’Action (1972)
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