La tyrannie médiatique décryptée

mass-media1La tyrannie médiatique, ce n’est pas simplement le pouvoir exercé par les hommes des médias ; ce n’est pas davantage l’obéissance aux ordres d’un hypothétique chef d’orchestre clandestin, concept commode et simple mais qui résiste difficilement à l’analyse critique. La tyrannie médiatique, c’est une tyrannie infiniment plus complexe et infiniment plus contraignante, parce que c’est la conjonction de trois phénomènes : le remplacement de l’information par la communication, l’application à l’univers de la pensée des règles d’airain de fonctionnement de l’univers médiatique, l’imposition des préjugés dominants de la classe médiatique à l’ensemble de la société.
Bref, la force de la tyrannie médiatique ne repose pas sur le contrôle d’un homme ou d’un groupe sur tous mais sur l’autocontrôle des uns sur les autres.
Le remplacement de l’information par la communication
Informer, c’est porter à la connaissance d’autrui des faits précis, si possible exacts et vérifiés, et replacés dans leur contexte, notamment historique et géographique. Communiquer, c’est scénariser et théâtraliser des données – vraies ou fausses – dans un but idéologique, politique ou commercial. De même que la mauvaise monnaie chasse la bonne (loi de Gresham), la communication sature et remplace l’information ; tout simplement parce que commercialement le marché de la communication est beaucoup plus important que le marché de l’information.
D’abord l’offre est plus importante ; les budgets de communication, à la fois des organismes publics et des entreprises, ont explosé ; d’autre part, la demande de communication est plus forte que la demande d’information parce que la communication exige moins d’efforts pour le consommateur : elle est plus facile, elle est plus distrayante.
Ce remplacement de l’information par la communication est un élément de la marchandisation du monde; et celle-ci pèse très lourdement sur l’évolution de la situation, puisque, quand elle est transformée en communication, l’information n’est plus gouvernée par des règles éthiques de véracité, d’authenticité, mais par des jeux d’argent et de puissance, par des règles marchandes adoptées dans l’objectif de distraire des clients ou de servir les intérêts idéologiques, politiques ou commerciaux des commanditaires.
Les règles fonctionnelles de l’univers médiatique
La deuxième série de faits, c’est que l’univers médiatique est régi par des règles fonctionnelles extrêmement strictes qui sont les suivantes :
La première règle, c’est le primat de l’instant, c’est la règle du flux d’informations continues : ce qui compte, c’est ce qui se passe maintenant, et dans cette logique-là un événement chasse l’autre, une annonce chasse l’autre. La première règle du média, c’est l’immédiat.
La deuxième règle, c’est le primat de l’image, selon laquelle n’existe dans le monde des médias que ce qu’on peut montrer. Ainsi ce qu’on ne peut pas donner à voir se trouve nié ; or il peut survenir des événements ou des innovations d’importance qui ne sont pas montrables en images : ces réalités-là ne comptent pas dans l’univers médiatique ; a contrario, il est possible de faire croire à des artefacts qui n’existent pas pour peu qu’ils soient mis en image : alors « la monstration vaut en quelque sorte démonstration » selon l’expression d’Alain de Benoist dans Le système des médias.
Il y en a eu un exemple précis en 1999, au moment de l’affaire du Kosovo. Toutes les chaînes de télévision – françaises, européennes, mondiales – ont montré quelques carrioles tirées par des chevaux et traversant des campagnes balkaniques. Le passage répété de ces images a suffi aux médias dominants pour faire croire à l’opinion internationale que l’exode, sinon le génocide, de 100 000 ou 200 000 Albanais était en cours, alors que ces voitures à chevaux d’un autre âge ne devaient abriter que quelques dizaines d’hommes et de femmes ; mais il suffisait de passer ces images en boucle pour sidérer l’opinion et faire croire à une réalité qui n’existait que par les images complaisamment filmées par les officines de propagande du nouvel ordre mondial !
La troisième règle– et l’exemple qui vient d’être cité s’y applique aussi – c’est le primat de l’émotion. Le rôle d’une image est moins de montrer des faits que de susciter des sentiments. Le primat de l’émotion dans les reportages prend parfois des formes involontairement comiques et sans grandes conséquences quand des radios ou des télévisions interrogent des sportifs, par exemple ; mais il habitue aussi à affaiblir les capacités de réflexion des spectateurs et les rend ainsi plus perméables aux grandes actions de propagande (pardon : de communication !) visant à susciter l’adhésion à des politiques. Il faut se méfier du recours à l’émotion audiovisuelle car l’émotion est souvent le levier de la manipulation.
Le primat de l’émotion, c’est aussi souvent le primat de la mise en scène et on trouve là la quatrième règle. On théâtralise les événements, on les spectacularise et on les feuilletonise. Ce qui permet de revenir plusieurs fois sur le même sujet avec des variations quasi symphoniques.
Il y a aussi la peopolisation – cinquième règle qui consiste à mettre en avant la vie privée des uns ou des autres ; ce qui, à bien y réfléchir, présente rarement un grand intérêt intellectuel mais qui distrait. Ce qu’on appelle la peopolisation, que l’on pourrait appeler d’ailleurs, dans un terme qui serait péjoratif, la « conciergisation » puisqu’on a longtemps qualifié les ragots d’un terme péjoratif pour la profession de gardien d’immeuble, en parlant d’ « histoires de concierges ». Maintenant, c’est à l’échelle de la vie publique qu’on trouve des « histoires de concierges » et cela touche tous les journaux : Le Monde ou Le Figaro n’hésitant pas à concurrencer Voici ou Le Parisien. Et c’est avec une belle franchise que Laurent Joffrin, le directeur du Nouvel Observateur, journal de la gauche intellectuelle chic, explique qu’au fond il fait un « Gala pour riches », ce qui est assez vrai.
Si le Nouvel Observateur se trouve cité ici, c’est parce que les phénomènes de communication ainsi décrits, qui sont d’abord des phénomènes de médias audiovisuels, se sont étendus à la presse écrite qui, aujourd’hui, est devenue le décalque écrit de la télévision. C’est ce qui explique que des grands journaux comme Le Monde ou Le Figaro ont modifié leur maquette et changé de format : désormais de grandes photos illustrent des articles et parfois en trahissent le contenu. Au point que certains rédacteurs un peu critiques du Figaro ont surnommé leur quotidien : 19’30, par dérision avec le journal gratuit jetable : 20’.
Toutes ces lois fonctionnelles de l’univers médiatique ont des conséquences considérables sur le fonctionnement de la vie sociale et l’organisation de la vie politique.
Polémia – Septembre 2008
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