Le discours très ambigu de Paul VI au Concile Vatican II

POPE PAUL VI PRESIDES OVER MEETING OF SECOND VATICAN COUNCIL IN 1963Discours de Paul VI lors de la clôture du Concile Vatican II – 8 décembre 1965
(…) L’ Église du Concile, il est vrai, ne s’est pas contentée de réfléchir sur sa propre nature et sur les rapports qui l’unissent à Dieu : elle s’est aussi beaucoup occupée de l’homme, de l’homme tel qu’en réalité il se présente à notre époque : l’homme vivant, l’homme tout entier occupé de soi, l’homme qui se fait non seulement le centre de tout ce qui l’intéresse, mais qui ose se prétendre le principe et la raison dernière de toute réalité.
Tout l’homme phénoménal, comme on dit de nos jours, c’est-à-dire avec le revêtement de ses innombrables apparences, s’est comme dressé devant l’Assemblée des Pères conciliaires, des hommes, eux aussi, tous pasteurs et frères, attentifs donc et aimants : l’homme tragique victime de ses propres drames, l’homme qui, hier et aujourd’hui, cherche à se mettre au-dessus des autres, et qui, à cause de cela, est toujours fragile et faux, égoïste et féroce ; puis l’homme insatisfait de soi, qui rit et qui pleure ; l’homme versatile, prêt à jouer n’importe quel rôle, et l’homme raide, qui ne croit qu’à la seule réalité scientifique ; l’homme tel qu’Il est, qui pense, qui aime, qui travaille, qui attend toujours quelque chose, « l’enfant qui grandit » (Gen., 49, 22), et l’homme qu’on doit considérer avec une certaine vénération à cause de l’innocence de son enfance, le mystère de sa pauvreté et sa douleur pitoyable ; l’homme individualiste et l’homme social ; l’homme, « qui loue le temps passé » et l’homme qui rêve à l’avenir ; l’homme pécheur et l’homme saint ; et ainsi de suite.
L’humanisme laïque et profane enfin est apparu dans sa terrible stature et a, en un certain sens, défié le Concile. La religion du Dieu qui s’est fait homme s’est rencontrée avec la religion (car c’en est une) de l’homme qui se fait Dieu.
 Qu’est-il arrivé ? Un choc, une lutte, un anathème ? Cela pouvait arriver ; mais cela n’a pas eu lieu. La vieille histoire du bon Samaritain a été le modèle et la règle de la spiritualité du Concile. Une sympathie sans bornes pour les hommes l’a envahi tout entier. La découverte et l’étude des besoins humains (et ils sont d’autant plus grands que le fils de la terre se fait plus grand), a absorbé l’attention de notre Synode.
Reconnaissez-lui au moins ce mérite, vous, humanistes modernes, qui renoncez à la transcendance des choses suprêmes, et sachez reconnaître notre nouvel humanisme : nous aussi, nous plus que quiconque, nous avons le culte de l’homme.
Et dans l’humanité, qu’a donc considéré cet auguste sénat, qui s’est mis à l’étudier sous la lumière de la divinité ? Il a considéré une fois encore l’éternel double visage de l’homme : sa misère et sa grandeur, son mal profond, indéniable, de soi inguérissable, et ce qu’il garde de bien, toujours marqué de beauté cachée et de souveraineté invincible. Mais il faut reconnaître que ce Concile, dans le jugement qu’il a porté sur l’homme, s’est arrêté bien plus à cet aspect heureux de l’homme qu’à son aspect malheureux. Son attitude a été nettement et volontairement optimiste.
Un courant d’affection et d’admiration a débordé du Concile sur le monde humain moderne. Des erreurs ont été dénoncées. Oui, parce que c’est l’exigence de la charité comme de la vérité mais, à l’adresse des personnes, il n’y eut que rappel, respect et amour. Au lieu de diagnostics déprimants, des remèdes encourageants ; au lieu de présages funestes, des messages de confiance sont partis du Concile vers le monde contemporain : ses valeurs ont été non seulement respectées, mais honorées ; ses efforts soutenus, ses aspirations purifiées et bénies.
Voyez, par exemple : les langues innombrables parlées par les peuples d’aujourd’hui ont été admises à exprimer liturgiquement la parole des hommes à Dieu et la parole de Dieu aux hommes ; à l’homme comme tel, on a reconnu la vocation fondamentale à une plénitude de droits et à une transcendance de destin ; ses aspirations à l’existence, à la dignité de la personne, à la liberté honnête, à la culture, au renouvellement de l’ordre social, à la justice, à la paix, ont été rendues à leur pureté et encouragées ; et à tous les hommes a été adressée l’invitation pastorale et missionnaire à la lumière évangélique.
C’est trop brièvement que Nous parlons maintenant des multiples et très vastes questions concernant le bien-être humain, dont le Concile s’est occupé ; et il n’a pas entendu résoudre tous les problèmes urgents de la vie moderne ; certains d’entre eux ont été réservés à une étude ultérieure que l’Eglise se propose de faire, beaucoup ont été tentés en termes très brefs et généraux, susceptibles par conséquent d’approfondissements ultérieurs et d’applications diverses.
Mais il est bon de noter ici une chose : le magistère de l’Eglise, bien qu’il n’ait pas voulu se prononcer sous forme de sentences dogmatiques extraordinaires, a étendu son enseignement autorisé à une quantité de questions qui engagent aujourd’hui la conscience et l’activité de l’homme ; il en est venu, pour ainsi dire, à dialoguer avec lui; et tout en conservant toujours l’autorité et la force qui lui sont propres, il a pris la voix familière et amie de la charité pastorale, il a désiré se faire écouter et comprendre de tous les hommes ; il ne s’est pas seulement adressé à l’intelligence spéculative, mais il a cherché à s’exprimer aussi dans le style de la conversation ordinaire. En faisant appel à l’expérience vécue, en utilisant les ressources du sentiment et du coeur, en donnant à la parole plus d’attrait, de vivacité et de force persuasive, il a parlé à l’homme d’aujourd’hui, tel qu’il est.
paulvisediagestaroiaIl est encore un autre point que Nous devrions relever : toute cette richesse doctrinale ne vise qu’à une chose : servir l’homme. Il s’agit, bien entendu, de tout homme, quels que soient sa condition, sa misère et ses besoins. L’Église s’est pour ainsi dire proclamée la servante de l’humanité juste au moment où son magistère ecclésiastique et son gouvernement pastoral ont, en raison de la solennité du Concile, revêtu une plus grande splendeur et une plus grande force : l’idée de service a occupé une place centrale dans le Concile. Tout cela, et tout ce que Nous pourrions encore dire sur la valeur humaine du Concile, a-t-il peut-être fait dévier la pensée de l’Eglise en Concile vers les positions anthropocentriques prises par la culture moderne ?
Non, l’Église n’a pas dévié, mais elle s’est tournée vers l’homme. Et celui qui considère avec attention cet intérêt prépondérant porté par le Concile aux valeurs humaines et temporelles ne peut nier d’une part que le motif de cet intérêt se trouve dans le caractère pastoral que le Concile a voulu et dont il a fait en quelque sorte son programme et, d’autre part, il devra reconnaître que cette préoccupation elle-même n’est jamais dissociée des préoccupations religieuses les plus authentiques, qu’il s’agisse de la charité qui seule suscite ces préoccupations (et là où se trouve la charité là se trouve Dieu), ou du lien – constamment affirmé et mis en valeur par le Concile – existant entre les valeurs humaines et temporelles et les valeurs proprement spirituelles, religieuses et éternelles. L’Église se penche sur l’homme et sur la terre, mais c’est vers le royaume de Dieu que son élan la porte.
La mentalité moderne, habituée à juger toutes choses d’après leur valeur, c’est-à-dire leur utilité, voudra bien admettre que la valeur du Concile est grande au moins pour ce motif : tout y a été orienté à l’utilité de l’homme.
Qu’on ne déclare donc jamais inutile une religion comme la religion catholique qui, dans sa forme la plus consciente et la plus efficace, comme est celle du Concile, proclame qu’elle est tout entière au service du bien de l’homme. La religion catholique et la vie humaine réaffirment ainsi leur alliance, leur convergence vers une seule réalité humaine : la religion catholique est pour l’humanité ; en un certain sens, elle est la vie de l’humanité. Elle est la vie, par l’explication que notre religion donne de l’homme ; la seule explication, en fin de compte, exacte et sublime. (L’homme laissé à lui-même n’est-il pas un mystère à ses propres yeux ?)
Elle donne cette explication précisément en vertu de sa science de Dieu : pour connaître l’homme, l’homme vrai, l’homme tout entier, il faut connaître Dieu. Qu’il Nous suffise pour le moment de citer à l’appui de cette affirmation le mot brûlant de sainte Catherine de Sienne : « C’est dans ta nature, ô Dieu éternel, que je connaîtrai ma propre nature. » (Or. 24.) La religion catholique est la vie, parce qu’elle décrit la nature et la destinée de l’homme ; elle donne à celui-ci son véritable sens. Elle est la vie, parce qu’elle constitue la loi suprême de la vie et qu’elle infuse à la vie cette énergie mystérieuse qui la rend vraiment divine.
Mais, vénérables Frères et vous tous, Nos chers fils ici présents, si nous nous rappelons qu’à travers le visage de tout homme – spécialement lorsque les larmes et les souffrances l’ont rendu plus transparent – Nous pouvons et devons reconnaître le visage du Christ (cf. Matt., 25, 40), le Fils de l’homme, et si sur le visage du Christ nous pouvons et devons reconnaître le visage du Père céleste : « Qui me voit, dit Jésus, voit aussi le Père » (Jean, 14, 9), notre humanisme devient christianisme, et notre christianisme se fait théocentrique, si bien que nous pouvons également affirmer : pour connaître Dieu, il faut connaître l’homme.
Mais alors, ce Concile, dont les travaux et les préoccupations ont été consacrés principalement à l’homme, ne serait-il pas destiné à ouvrir une nouvelle fois au monde moderne les voies d’une ascension vers la liberté et le vrai bonheur ? Ne donnerait-il pas, en fin de compte, un enseignement simple, neuf, neuf et solennel pour apprendre à aimer l’homme afin d’aimer Dieu ?
Aimer l’homme, disons-Nous non pas comme un simple moyen, mais comme un premier terme dans la montée vers le terme suprême et transcendant. 
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