Notre époque ne sait plus penser

Amiral Gabriel AuphanMalgré la multitude de livres et des publications qui la submergent, notre époque ne sait plus penser : elle ne fait que s’étourdir.
Penser exige une libre disposition de l’esprit, une sorte d’isolement intérieur de l’âme, qui est incompatible avec le rythme haletant de la vie moderne. Pour la masse, le seul exercice d’une profession, avec la fatigue, le souci ou l’ennui qui l’accompagnent, ne laisse plus aucune place à la culture de l’esprit.
On est, suivant le cas, si absorbé ou si lassé par son métier qu’on ne parvient pas à s’en abstraire pour s’élever à un effort de pensée. Si on lit, c’est, au contraire, pour ne plus penser.
A l’inverse des époques montantes, le gros de la production littéraire d’aujourd’hui est plus orienté vers la distraction que vers la réflexion.
Non seulement le cours d’une existence normale ne permet plus guère de penser, mais encore, si quelque loisir favorable se présente, on l’anéantit sous un tel martelage de sensation que l’esprit en est comme stérilisé. La radio, le cinéma, les journaux, les images publicitaires, les déplacements incessants paralysent toute vie intérieure. L’auto, l’avion, le téléphone multiplient l’activité et donnent l’illusion d’une existence plus remplie, donc plus longue.
En réalité, la densité n’est que superficielle ; les actions se succèdent, les sensations se chassent l’une l’autre sans être assimilées ; on « tue » le temps, mais, du coup, il n’en reste plus assez pour « lire à l’intérieur » des choses – intus legere – disait Saint-Augustin, qui est le propre de l’intelligence.
Amiral Auphan – Le drame de la désunion européenne (1955)
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