L’Allemagne nazie, ou la nouvelle religion d’un pays étrange

army_nazi_historical_adolf_hitler_nazis_1366x768_18572Je me demandais quelle serait mon impression devant l’homme qui supporte sur ses épaules, non seulement cet Empire, mais encore cette religion nouvelle.
Je me souvenais d’avoir écouté parfois Hitler, au moment de sa campagne électorale de 1932, à la radio ou au cinéma. Cette campagne était quelque chose d’inoubliable : les cloches, les tambours, les chœurs, toute une magie musicale l’enveloppait à chaque instant, dans une fièvre que l’attente du pouvoir rendait plus haute encore.
Le futur chancelier, le Führer du parti promis à la victoire, commençait à parler sur un ton presque simple, presque uni. Puis sa voix s’enflait, s’éraillait, remplissait formidablement l’étendue, avec quelque chose de magique et de terrible, et le mot de « Deutschland » revenait, passionnément, toutes les vingt secondes, comme une incantation sacrée.
Aujourd’hui, Hitler parle de façon beaucoup plus calme. Certes, les Allemands s’exaltent toujours à l’entendre, et applaudissent avec un stoïcisme ivre de soi-même lorsqu’il leur promet les privations, la pauvreté. Certes, sa voix semble s’émouvoir lorsque, comme l’autre jour à la parade des Politischen Leiter, il proclamait qu’il sacrifiait tout pour l’Allemagne, qu’il donnerait sa vie s’il le fallait. Mais l’ensemble nous donne l’impression d’une modération plus grande. Il ne fait plus de gestes, parle les mains croisées presque sans arrêt, et les haut-parleurs répètent en écho la fin de ses phrases, comme un ricanement de canard.
Je venais de le voir deux heures avant, et de beaucoup plus près. Quatre-vingts à cent hôtes étrangers avaient été invités à un thé où le chancelier devait paraître. Puis l’on nous a menés vers une autre salle, où nous avons découvert, dans une sorte de cohue sans ordre, un petit homme qui est le maître de soixante-dix millions d’hommes. On l’entoure sans cérémonie, comme on entourerait un camelot dans la rue, un marchand de cravates, et deux Anglaises font à haute voix des réflexions sur son compte.
Un petit homme. Plus petit qu’on le croirait à l’écran, triste, avec sa veste jaunâtre, son pantalon noir, sa mèche, son visage fatigué. Plus vieux aussi qu’on ne pensait. C’est de près seulement qu’on voit son sourire, un sourire presque enfantin, comme en ont si souvent les meneurs d’hommes.
« Il est si gentil », disent de façon surprenante ses collaborateurs. On lui présente quelques personnes, il serre des mains avec un regard absent, répond quelques mots. Et nous restons là, stupéfaits, ne comprenant pas.
Pourtant, il faut regarder ses yeux. Dans ce visage insignifiant, eux seuls comptent. Ce sont des yeux d’un autre monde, des yeux étranges, d’un bleu profond et noir où l’on distingue à peine la prunelle. Comment deviner ce qui se passe en eux ? Qu’y a-t-il d’autre qu’un rêve prodigieux, un amour sans limites pour le Deutschland, la terre allemande, celle qui est réelle, et celle qui est à construire encore ?
hitlerQu’avons-nous de commun avec ces yeux ? Et surtout, la première impression, la plus prodigieuse, subsiste : ces yeux sont tristes. Une angoisse presque insurmontable, une anxiété inouïe y demeurent. Nous y devinons en un éclair les difficultés présentes, la guerre possible, la crise économique, la crise religieuse, tous les soucis du chef responsable.
Nous sentons fortement, physiquement, quelle aventure terrible c’est de conduire une nation, et de conduire l’Allemagne vers son destin dévorant. Surtout lorsqu’il s’agit pour ce chef de la transformer de telle sorte qu’un « homme nouveau », comme il le dit à chaque instant, puisse y naître et y vivre.
On ne veut pas faire de romantisme. Pourtant, devant ce triste fonctionnaire végétarien, et qui est un dieu pour son pays, comment ne pas songer que dans une aube de juin, il est descendu du ciel, tel l’archange de la mort, pour tuer quelques-uns de ses plus vieux compagnons, et des plus chers ? C’est à eux que je pense aujourd’hui.
Cet homme a sacrifié à ce qu’il jugeait sa mission, et sa paix personnelle, et l’amitié, et il sacrifierait tout, le bonheur humain, le sien et celui de son peuple par-dessus le marché, si le mystérieux devoir auquel il obéit le lui commandait.
Je ne parle naturellement pas du bonheur des autres peuples. L’Allemagne nous a appris qu’il n’avait jamais beaucoup compté pour elle. On ne juge pas Hitler comme un chef d’Etat ordinaire. Mais il est aussi un réformateur, il est appelé à une mission qu’il croit divine, et ses yeux nous disent qu’il en supporte le poids terrible. C’est cela qui peut, à chaque instant, tout remettre en question.
Le matin du dimanche avait lieu la cérémonie la plus singulière du troisième Reich, celle de la consécration des drapeaux. On amène devant le Führer le « drapeau de sang », celui que portaient les manifestants tués lors du putsch manqué de 1923, devant la Feldherrenhalle de Munich.
A Munich, ils étaient plusieurs,
Quand les balles les ont frappés…
Le chancelier saisit d’une main le drapeau du sang et de l’autre, les étendards nouveaux qu’il devait consacrer. Par son intermédiaire, un fluide inconnu doit passer, et la bénédiction des martyrs doit s’étendre désormais aux symboles nouveaux de la patrie allemande.
Cérémonie purement symbolique ? Je ne le crois pas. Il y a réellement dans la pensée d’Hitler comme dans celle des Allemands l’idée d’une sorte de transfusion sanguine mystique, analogue à celle de la bénédiction de l’eau par le prêtre, si ce n’est à celle de l’Eucharistie. Qui ne voit pas dans la consécration des drapeaux l’analogue de la consécration du pain, une sorte de sacrement allemand, risque fort de ne rien comprendre à l’hitlérisme.
armee-allemande-portant-le-drapeau-du-iiiemeEt c’est alors que nous sommes inquiets. Devant ces décors graves et délicieux du romantisme ancien, devant cette floraison immense des drapeaux, devant ces croix venues d’Orient, je me demandais le dernier jour, si tout était possible. On peut donner à son peuple plus de vigueur. Mais peut-on vouloir tout transformer jusqu’à inventer des rites nouveaux, qui pénètrent à ce point la vie et le cœur des citoyens ? Le Français, qui comprend mal l’étranger, commence, avant de comprendre, par s’étonner.
Le drapeau lui-même accentue cette étonnante impression orientale, et il faut faire effort pour s’apercevoir que quelques-unes des vertus remises en honneur – le travail, le sacrifice, l’amour de la patrie – font partie du patrimoine commun de tous les peuples tant on est surpris par les impressions du dépaysement et de l’exotisme. Il semble y avoir quelque ironie du destin à souligner les apparences orientales de ces mythes, dans un pays qui rejette tout ce qui lui semble venir de l’Est.
Mais Hitler, instaurateur des nuits de Walpurgis du 1er mai, des fêtes païennes, de la consécration des drapeaux, est fidèle à la vocation profonde de l’Allemagne qui, de Gœthe à Nietzsche et à Kayserling, a toujours été tournée vers le soleil de l’Orient.
Dans beaucoup des aspects de cette politique nouvelle, on a envie de dire plutôt de cette poésie, tout, certes, n’est pas pour nous, et on n’a pas besoin d’insister pour le dire. Mais ce qui est pour nous, ce qui est un rappel à l‘ordre constant, et sans doute une sorte de regret, c’est cette prédication soutenue qui est faite à la jeunesse pour la foi, le sacrifice et l’honneur.
E même que Jacques Bainville revint monarchiste de l’Allemagne d’avant-guerre, de même tout Français revient de l’Allemagne d’aujourd’hui persuadé que son pays, sa jeunesse, pourraient faire au moins aussi bien que nos voisins, si nous restaurions d’abord certaines vertus universelles. Et cela c’est une leçon valable pour tous.
C’est l’impression finale que nous emportons : beaux spectacles, belle jeunesse, vie plus facile qu’on ne dit, mais avant tout mythologie surprenante d’une nouvelle religion. Quand on essaie de se remémorer ces journées si pleines, qu’on évoque les cérémonies nocturnes éclairées de biais par la lueur des torches et des projecteurs, les enfants allemands jouant comme des loups autour de leurs souvenirs de guerre civile et de sacrifice, le chef soulevant en larges houles, avec des cris plaintifs, cette foule subjuguée, on se dit, en effet, de ce pays, si voisin de nous, qu’il est d’abord, au sens plein du mot, et prodigieusement, et profondément, un pays étrange.
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