Il n’y a point de justes sur la Terre

EvolutionIl n’y a point de juste sur la terre. Celui qui a prononcé ce mot devint lui-même une grande et triste preuve des étonnantes contradictions de l’homme : mais ce juste imaginaire, je veux bien le réaliser un moment par la pensée, et je l’accable de tous les maux possibles. Je vous le demande, qui a droit de se plaindre dans cette supposition ? C’est le juste apparemment ; c’est le juste souffrant. Mais c’est précisément ce qui n’arrivera jamais.
Je ne puis m’empêcher dans ce moment de songer à cette jeune fille devenue célèbre, dans cette grande ville, parmi les personnes bienfaisantes qui se font un devoir sacré de chercher le malheur pour le secourir. Elle a dix-huit ans ; il y en a cinq qu’elle est tourmentée par un horrible cancer qui lui ronge la tête. Déjà les yeux et le nez ont disparu, et le mal s’avance sur ses chairs virginales, comme un incendie qui dévore un palais.
En proie aux souffrances les plus aiguës, une piété tendre et presque céleste la détache entièrement de la terre, et semble la rendre inaccessible ou indifférente à la douleur. Elle ne dit pas comme le fastueux stoïcien : O douleur, tu as beau faire, tu ne me feras jamais convenir que tu sois un mal. Elle fait bien mieux : elle n’en parle pas. Jamais il n’est sorti de sa bouche que des paroles d’amour, de soumission et de reconnaissance.
L’inaltérable résignation de cette fille est devenue une espèce de spectacle ; et, comme dans les premiers siècles du christianisme, on se rendait au cirque par simple curiosité pour y voir Blandine, Agathe, Perpétue, livrées aux lions ou aux taureaux sauvages, et que plus d’un spectateur s’en retourna tout surpris d’être chrétien, des curieux viennent aussi dans votre bruyante cité contempler la jeune martyre livrée au cancer.
Comme elle a perdu la vue, ils peuvent s’approcher d’elle sans la troubler, et plusieurs en ont rapporté de meilleures pensées. Un jour qu’on lui témoignait une compassion particulière sur ses longues et cruelles insomnies : Je ne suis pas, dit-elle, aussi malheureuse que vous le croyez ; Dieu me fait la grâce de ne penser qu’à lui.
Et lorsqu’un homme de bien, que vous connaissez, M. le sénateur, lui dit un jour : Quelle est la première grâce que vous demanderez à Dieu, ma chère enfant, lorsque vous serez devant lui ? Elle répondit avec une naïveté évangélique : Je lui demanderai pour mes bienfaiteurs la grâce de l’aimer autant que je l’aime.
Certainement, messieurs, si l’innocence existe quelque part dans le monde, elle se trouve sur ce lit de douleur auprès duquel le mouvement de la conversation vient de nous amener un instant ; et, si l’on pouvait adresser à la Providence des plaintes raisonnables, elles partiraient justement de la bouche de cette victime pure qui ne sait cependant que bénir et aimer.
Or, ce que nous voyons ici, on l’a toujours vu, et on le verra jusqu’à la fin des siècles. Plus l’homme s’approchera de cet état de justice dont la perfection n’appartient pas à notre faible nature, et plus vous le trouverez aimant et résigné jusque dans les situations les plus cruelles de la vie. Chose étrange ! c’est le crime qui se plaint des souffrances de la vertu ; c’est toujours le coupable, et souvent le coupable, heureux comme il veut l’être, plongé dans les délices et regorgeant des seuls biens qu’il estime, qui ose quereller la Providence lorsqu’elle juge à propos de refuser ces mêmes biens à la vertu !
Qui donc a donné à ces téméraires le droit de prendre la parole au nom de la vertu qui les désavoue avec horreur, et d’interrompre par d’insolents blasphèmes les prières, les offrandes et les sacrifices volontaires de l’amour ?
Joseph de Maistre – Les soirées de Saint-Pétersbourg (1821) – 3è entretien
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