Rencontre de Saint-Ignace avec un blasphémateur

ignace-3Donc, alors qu’il allait son chemin, un Maure le rejoignit, monté sur un mulet. Et tous deux, faisant route en parlant, en vinrent à parler de Notre-Dame.
Et le Maure disait qu’à son avis la Vierge avait bien conçu sans un homme ; mais qu’elle demeure vierge en enfantant, il ne pouvait le croire ; et il donnait pour cela les causes naturelles qui se présentaient à lui. En dépit des nombreuses raisons avancées par le Pèlerin [Saint-Ignace], il ne put le faire renoncer à cette opinion. Et alors, le Maure s’élança si rapidement qu’il le perdit de vue ; il resta là à penser à ce qui s’était passé avec le Maure.
Là-dessus lui vinrent des mouvements intérieurs qui provoquaient du mécontentement dans son âme, parce qu’il lui semblait qu’il n’avait pas fait son devoir, et qui lui causaient aussi de l’indignation contre le Maure, parce qu’il lui semblait qu’il avait mal fait en laissant un Maure dire de telles choses de Notre-Dame et qu’il était tenu de le rattraper pour l’honneur de celle-ci.
Et c’est ainsi que lui venaient des désirs d’aller chercher le Maure et de lui donner des coups de poignard pour ce qu’il avait dit. Et demeurant longtemps dans le combat intérieur de ces désirs, il resta à la fin dans le doute, sans savoir ce qu’il était obligé de faire.
Le Maure, qui était parti en avant, lui avait dit qu’il allait à un endroit qui se trouvait un peu plus loin sur le même chemin que le sien, très près du chemin royal, mais sans que le chemin royal passât par cet endroit. Et alors, après s’être fatigué à examiner ce qu’il serait bon de faire et ne trouvant aucune chose certaine à laquelle se décider, il se décida à ceci, à savoir laisser aller la mule les rênes lâches jusqu’à l’endroit où les chemins se séparaient. Et si la mule allait par le chemin du village, il chercherait le Maure et lui donnerait des coups de poignard ; si elle n’allait pas en direction du village, mais prenait le chemin royal, il le laisserait tranquille.
Et ayant fait comme il l’avait pensé, notre Seigneur voulut que, bien que le village fût à un peu plus de trente ou quarante pas et le chemin qui y allait très large et excellent, la mule prît le chemin royal et laissât celui du village.
Saint-Ignace de Loyola – Récit du pèlerin (XVIè siècle)
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