Ortho, semi, ou pseudo-réactionnaires ?

Bapteme-ClovisDeux préfixes grecs (ortho et pseudo) et un préfixe latin (semi) vont nous servir à décrire et à distinguer trois attitudes réactionnaires.
Le soviétisme se donne, par la voix de ses doctrinaires les plus officiels, nous l’avons vu, comme l’humanisme intégral, c’est-à-dire comme l’humanisme poussé jusqu’à ses conséquences ultimes. Et il donne les utopies de la Renaissance comme ses lointains et véritables modèles.
Nous ne pouvons que lui donner raison sur ce point. Pour trouver de solides assises historiques, doctrinales et juridiques contre le soviétisme, qui est notre ennemi majeur du moment, nous devons remonter en amont de l’humanisme. Si nous restons en aval, la logique et la force de gravité nous feront glisser de nouveau vers une quelconque république utopique. Mais alors jusqu’où allons-nous devoir remonter pour échapper à cette glissade ?
Tous les traditionalistes d’aujourd’hui le savent : il faut, si l’on veut trouver un terrain solide, remonter jusqu’au sacre de Clovis par saint Remy, à Reims, le jour de Noël 496.
C’est là que la race de nos rois a été désignée par Dieu qui a envoyé une huile céleste pour servir désormais de sacramental pour le sacre. C’est à ce moment-là que Dieu a fondé une autorité temporelle chrétienne pour être le rempart et l’épée de la Sainte Eglise. C’est jusque là qu’il faut remonter pour trouver une base ferme de raisonnement.
On peut remarquer que, par la suite, Dieu est resté fidèle à l’institution dont Il avait Lui-même établi les fondements. Quand la France a été blessée dans la bataille de l’Histoire et qu’il y eut lieu de la restaurer, Dieu l’a toujours fait de la même manière : en restaurant l’institution royale.
L’exemple le plus typique de ces restaurations est celui qui fut donné par Jeanne d’Arc quand, en 1429, elle fit sacrer Charles VII à Reims. On a observé que le mot « Arc » est formé par les initiales de l’expression « Auxilium Régis Christianissimi » ; Jeanne d’Arc fut en effet le « Secours du Roi très chrétien ».
Des historiens traditionalistes de valeur ont donné corps à ces notions à la fois religieuses et juridiques, de sorte qu’il s’est constitué, à l’opposé de l’esprit humaniste et révolutionnaire, un courant de pensée, aujourd’hui en pleine expansion que l’on appelle la légitimité.
Les esprits qui appartiennent à « la légitimité » font remonter les principes du pouvoir royal à Clovis lequel, d’un seul coup et dès l’origine, a donné ses limites naturelles au territoire français ; il lui a donné le nom de France, car avant lui il portait celui de Gaule ; il lui a donné sa Religion sur les pieuses instances de sainte Clothilde et contre les Wisigoths ariens ; et il lui a mérité son titre de Fille Aînée de l’Église puisqu’elle a été la première nation baptisée faisant profession de nation chrétienne avec un roi chrétien à sa tête.
1. – Aujourd’hui le noyau central de la légitimité est constitué par les providentialistes.
On les appelle ainsi parce qu’ils s’en remettent à Dieu du soin de désigner miraculeusement le roi, « au plus fort de la crise », comme le dit une mystique. Le légitimisme providentialiste est une position à la fois logique et mystique. Elle est logique parce qu’elle remonte aux véritables origines de la France et de sa monarchie. Et elle est mystique parce qu’elle suppose l’espérance en une résurrection en dehors de tous moyens humains, et donc strictement providentielle. Cette position n’est tenue que par un très petit nombre de personnes.
Autour de ce noyau central providentialiste, viennent se placer les légitimistes qui font eux-mêmes leur choix parmi les prétendants. Car, chose étonnante, les jacobins de 1793 ont certes abattu l’arbre royal en France, ils en ont coupé le tronc, mais ils ne l’ont pas déraciné, de sorte qu’il a poussé à ce tronc royal des rejetons entre lesquels il est maintenant bien difficile de choisir.
Bien des légitimistes donc, ne voulant pas aller jusqu’au providentialisme, jettent leur dévolu sur le candidat qui leur paraît le plus « légitime ». Malheureusement les prétendants qui sont aujourd’hui en lice présentent, soit des énigmes historiques, soit des cas dynastiques fertiles en controverses. De sorte que « la légitimité » est divisée quant à ses candidats et incertaine quant à ses attendus historiques. Malgré cela le nombre des légitimistes augmente et leur position de principe est prise en considération même par nos adversaires maçons.
Il est logique de réunir en un bloc tous ceux qui remontent jusqu’à Clovis et à la Sainte Ampoule, puisqu’ils professent les mêmes principes et ne divergent que sur des questions de personnes. Nous donnerons, à « la légitimité » entendue au sens large, le nom d’ortho-réaction, néologisme qui nous sera commode pour mieux faire comprendre, par la suite, les opinions que nous allons maintenant examiner. L’ortho-réaction c’est la réaction droite (ortho), vraie, logique, radicale, située aux antipodes de l’humanisme intégral des soviétiques.
2. – Autour de ce premier cercle ortho-réactionnaire, prennent place tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ne veulent pas reconnaître, dans le sacre de Reims de 496, la base du droit royal.
hugues_capetDans leur remontée vers les principes, ils s’arrêtent à Hugues Capet, qui fut proclamé roi à Noyon en 987, c’est-à-dire près de 500 ans après Clovis.
Telle est, en particulier, la position de Charles Maurras. Il raisonne en positiviste, ne reconnaissant que les causes naturelles : « L’expérience prouve, dit Maurras, que la monarchie est le meilleur gouvernement pour la France ». Et il pense ainsi donner à la monarchie des assises plus solides, plus « positives » que celles du mysticisme mérovingien.
Il est monarchiste pour des raisons d’expériences. Mais alors l’excellence de la monarchie française n’est plus le fruit de sa fondation divine ; elle est le résultat empirique d’une gestion bien menée, elle prouve sa robustesse par sa réussite ; il faut continuer ce qui a réussi. Maurras ne reconnaît à la monarchie française que ses droits historiques.
La monarchie maurrassienne n’est pas « de droit divin » mais de droit naturel. Le sacre de Reims n’est là que pour signifier l’alliance du pouvoir royal et de l’Eglise. Cette école justifie sa position en expliquant que le public contemporain est incapable d’adhérer à la « mystique légitimiste ». Il lui paraît plus raisonnable de se contenter d’un solide droit coutumier qui a fait ses preuves et qui est plus compréhensible pour les masses populaires qu’en définitive il faudra bien convaincre et entraîner un jour.
Certes l’itinéraire spirituel personnel du chef de l’Ecole l’a fait aboutir à une réelle conversion au catholicisme, mais il n’empêche que sa doctrine royale diffère de la légitimité sur le point essentiel des origines. Elle ne remonte pas assez haut. Elle s’arrête en chemin, c’est pourquoi il est logique de lui donner le nom de semi-réaction.
La semi-réaction prétend avec raison posséder une assise populaire plus vaste que la légitimité, laquelle conserve un recrutement plus sélectif parce qu’elle est plus difficile à assimiler. Il est de fait que les orateurs d’Action Française ont su réunir des auditoires beaucoup plus nombreux que les légitimistes.
3. – Un troisième cercle vient entourer les deux premiers. Il va rassembler des contre-révolutionnaires très décidés mais qui ne sont plus des royalistes.
1419222484Certes ils sont violemment anticommunistes mais ils restent des patriotes jacobins, c’est pourquoi ils se montrent volontiers anticléricaux.
Une forme récente et très étudiée de cet état d’esprit est fourni par la revue Nouvelle École, laquelle s’est entourée d’une multitude d’organisations qui touchent des publics très divers. Ce courant de pensée, d’apparence réactionnaire, a été créé par l’action de certaines loges maçonniques de droite. C’est à ce courant de pensée, dont les débuts remontent à une trentaine d’années, que l’on a donné le nom de Nouvelle Droite.
Toute une argumentation extrêmement séduisante, a été élaborée, utilisant et associant habilement des résultats scientifiques et des philosophies très modernes, pour être opposée aux différents marxismes. C’est un épanouissement très brillant de la pensée de Machiavel ; c’est authentiquement un humanisme de droite, donc aristocratique, oligarchique et élitiste.
A ce mouvement réactionnaire non-royaliste, nous donnerons quant à nous le nom de pseudo-réaction parce qu’il n’est réactionnaire qu’en apparence. La pseudo-réaction n’a pas donné les résultats qu’en attendaient ses fondateurs, dans le grand public tout au moins. Nous pensons néanmoins qu’elle est loin d’être négligeable, étant donné la valeur manœuvrière des loges de droite qui forment son infrastructure.
Du fait de ce patronage, clandestin mais efficace, la pseudo-réaction possède, dans l’Université, l’Administration, l’Armée, les milieux politiques et médiatiques, de très confortables appuis. C’est elle, dans la phase qui s’ouvre, qui va prendre la direction de l’ensemble des forces réactionnaires (ortho et semi-réaction comprises) et cela dans une double intention. D’abord éviter que la réaction ne suive jusqu’au bout sa propre logique et n’aboutisse à une véritable monarchie. Et ensuite pour que le remède trouvé à la crise conserve fidèlement les principales « acquisitions révolutionnaires ». C’est la pseudo-réaction qui va être la locomotive de la résistance antisoviétique, dans la phase qui vient.
Ainsi les forces anticommunistes peuvent être schématisées sous la forme d’une sphère dont le centre est occupé par un petit noyau légitimiste ou « orthoréactionnaire », lequel noyau est entouré par la couche épaisse de la « semiréaction », laquelle est à son tour encerclée par un gros contingent pseudoréactionnaire, qui est de beaucoup le plus efficace des trois sur le plan de la politique humaine.
Les trois réactions (ortho, semi et pseudo) ont des buts de guerre différents. Mais parce qu’elles ont un ennemi commun, elles vont être entraîner à conclure des alliances momentanées, ce qui est toujours délicat et dangereux, pour les plus faibles des partenaires.
Jean Vaquié – Réflexions sur l’ennemi et la manœuvre (1986)
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