Laïcité et laïcisme : la grande confusion des esprits

miege-laiciteLes catholiques libéraux aiment distinguer la « laïcité » qu’ils considèrent légitime, du « laïcisme », idéologie hostile à la religion, athéisme militant, voulant éliminer toute présence religieuse de l’espace public et réduire la vie religieuse à la seule sphère privée.
Ils se réfèrent à Pie XII qui évoqua une fois « la légitime et saine laïcité de l’État » dans une allocution aux habitants des Marches, le 23 mars 1958. Mais Pie XII ne voulait rien dire d’autre que la traditionnelle distinction des deux pouvoirs.
Parce que l’État (pouvoir temporel) est distinct de l’Église (pouvoir spirituel), il peut être dit « laïc ». Mais tel n’est pas le sens habituel du mot « laïcité » ; Pie XII le savait bien et c’est pourquoi, comme pour désinfecter le mot, il l’accompagna des qualificatifs « saine » et « légitime ».
Mais cela suffisait-il ? Les lecteurs ne risquaient-ils pas de dire, comme au temps de Léon XIII (qui avait essayé de donner un sens acceptable à l’expression « démocratie chrétienne ») : le pape a avalé le mot, il finira bien par avaler la chose ?
De fait, des journaux (Il Mondo en Italie, Forces nouvelles en France) annoncèrent que Pie XII reconnaissait désormais la séparation de l’Église et de l’État. L’Osservatore romano dut démentir et réexpliquer que la « saine laïcité » n’est que la distinction légitime du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, en accord avec la parole évangélique : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22, 21) – étant bien entendu que César lui aussi doit rendre à Dieu ce qui lui revient en justice, à savoir un culte public et la garantie que les institutions et les lois civiles respectent le magistère de l’Église en matière de foi et de morale.
En revanche si l’État se déclare « neutre », s’il se sépare de l’Église et devient agnostique et indifférentiste en matière religieuse, ce n’est plus la saine laïcité mais un malsain laïcisme.
Cela montre combien l’expression « saine laïcité » est ambiguë. Le problème est que ce vocabulaire est en décalage avec les contemporains (et les catholiques conciliaires d’aujourd’hui) qui ne placent pas du tout au même endroit la frontière entre « laïcité » et « laïcisme ». Ils distinguent une « laïcité » modérée ou limitée, qui exige la neutralité pour l’État et pour ses services (ce qui est déjà du laïcisme), et la « laïcité » radicale (le laïcisme pur et dur), qui interdit la présence de toute référence religieuse dans l’espace public, la religion n’étant admise que dans le domaine de la vie privée, en dehors de toute manifestation sociale et publique.
Alexandre Marie – Le Sel de la Terre n°93 (2015)
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