La guerre est divine dans son essence

vers25_gerard_001f« La guerre est divine en elle-même, dit de Maistre, parce qu’elle est une loi du monde. La guerre est divine dans la gloire mystérieuse qui l’environne, et dans l’attrait non moins inexplicable qui nous y porte. La guerre est divine dans la protection accordée aux grands capitaines, même aux plus hasardeux, qui sont rarement frappés dans les combats, et seulement lorsque leur renommée ne peut plus s’accroître, et que leur mission est finie. La guerre est divine par la manière dont elle se déclare. Combien ceux qu’on regarde comme les auteurs de la guerre sont entraînés par les circonstances ! La guerre est divine par ses résultats, qui échappent absolument aux spéculations des hommes. »

Ainsi parle de Maistre, le grand théosophe, plus profond mille fois dans sa théosophie que les soi-disant rationalistes que sa parole scandalise. De Maistre le premier, faisant de la guerre une sorte de manifestation des volontés du Ciel, et précisément parce qu’il avoue n’y rien comprendre, a montré qu’il y comprenait quelque chose.
La même conscience qui produit la religion et la justice produisant aussi la guerre ; la même ferveur, la même spontanéité d’enthousiasme qui anime les prophètes et les justiciers, emportant les héros : voilà ce qui constitue le caractère de divinité de la guerre.
Et maintenant ce mystère, vraiment unique, d’une conscience où le droit, la piété et le meurtre s’unissent dans une fraternelle étreinte, pouvons-nous l’expliquer ? Si oui, la guerre cesse d’être divine ; bien plus, en perdant sa divinité, elle touche à sa fin. Au contraire, cet effroyable mythe en action est-il impénétrable, la guerre, je ne crains pas de le dire, est éternelle.
Salut à la guerre ! C’est par elle que l’homme, à peine sorti de la boue qui lui servit de matrice, se pose dans sa majesté et dans sa vaillance ; c’est sur le corps d’un ennemi abattu qu’il fait son premier rêve de gloire et d’immortalité.
Ce sang versé à flots, ces carnages fratricides, font horreur à notre philanthropie. J’ai peur que cette mollesse n’annonce le refroidissement de notre vertu. Soutenir une grande cause dans un combat héroïque, où l’honorabilité des combattants et la présomption du droit sont égales, et au risque de donner ou recevoir la mort, qu’y a-t-il là de si terrible ? Qu’y a-t-il surtout d’immoral ?
La mort est le couronnement de la vie : comment l’homme, créature intelligente, morale et libre, pourrait-il plus noblement finir ?
Le loups, les lions, pas plus que les moutons et les castors, ne se font entre eux la guerre : il y a longtemps qu’on a fait de cette remarque une satire contre notre espèce. Comment ne voit-on pas, au contraire, que là est le signe de notre grandeur ; que si, par impossible, la nature avait fait de l’homme un animal exclusivement industrieux et sociable, et point guerrier, il serait tombé, dès le premier jour, au niveau des bêtes dont l’association forme toute la destinée ; il aurait perdu, avec l’orgueil de son héroïsme, sa faculté révolutionnaire, la plus merveilleuse de toutes et la plus féconde ?
Vivant en communauté pure, notre civilisation serait une étable. Saurait-on ce que vaut l’homme, sans la guerre ? Saurait-on ce que valent les peuples et les races ? Serions-nous en progrès ? Aurions-nous seulement cette idée de valeur, transportée de la langue du guerrier dans celle du commerçant ?… Il n’est pas de peuple, ayant acquis dans le monde quelque renom, qui ne se glorifie avant tout de ses annales militaires : ce sont ses plus beaux titres à l’estime de la postérité. Allez-vous en faire des notes d’infamie ? Philanthropes, vous parlez d’abolir la guerre ; prenez garde de dégrader le genre humain…
Mais, dites-vous, par quel abominable sophisme la plus généreuse des créatures a-t-elle pu faire de l’assassinat de son semblable un acte de vertu ?… Eh ! c’est vous-même qui faites ici du sophisme, car vous méconnaissez, vous calomniez la conscience humain, que vous ne comprenez pas.
Elle proteste, cette conscience, contre l’assimilation que vous faites de la guerre à l’assassinat. Et c’est justement cette protestation qui constitue le mystère, et qui fait de la guerre un phénomène divin. Comment se fait-il, c’est moi qui vous pose la question, que l’humanité s’éveille à la vertu, à la société, à la civilisation, précisément par la guerre ? Comment le sang humain devient-il la première onction de la royauté ? Comment l’État, organisé pour la paix, se fonde-t-il sur le carnage ? Voilà, philanthropes, ce que vous avez à expliquer, sans impatience et sans injure, à peine de mettre votre raison vacillante à la place de la spontanéité du genre humain, et de jeter le trouble dans cette civilisation que vous prétendez servir.
Ce n’est pas avec de l’ironie qu’on fait de la science, ni surtout de la morale. et vos sarcasmes, renouvelés des Grecs, sont plus que jamais impertinents et insipides. Écoutez ce qui va suivre, et puis calomniez, si vous l’osez, ce que vous ne comprenez pas.
Pierre-Joseph Proudhon – La guerre et la paix – 1861
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