La tragédie du transfert des Papes en Avignon (1305-1378)

2Avant même le protestantisme, un premier et bien rude coup fut porté à la Société chrétienne dès 1303. Ce qui en faisait la force, c’était, comme le dit M. de Montalembert, l’autorité reconnue et respectée du Souverain Pontife, le chef de la chrétienté, le régulateur de la civilisation chrétienne.
Cette autorité fut contredite, insultée et brisée par la violence et par l’astuce du roi Philippe IV, dans la persécution qu’il fit subir au pape Boniface VIII ; elle fut aussi amoindrie par la complaisance de Clément V pour ce même roi, qui alla jusqu’à transporter temporairement le siège de la Papauté à Avignon en 1305. Urbain VI ne devait rentrer à Rome qu’en 1378.
Durant ce long exil, les Papes perdirent une bonne part de leur indépendance et leur prestige s’en trouva singulièrement affaibli. Quand ils rentrèrent à Rome après soixante-dix ans d’absence, tout était prêt pour le grand schisme d’Occident qui allait durer jusqu’en 1416 et qui décapita pour un moment le monde chrétien.
Dès lors, la force commença à primer le droit, comme avant Jésus-Christ. On vit les guerres reprendre le caractère païen de conquête et perdre le caractère d’affranchissement. La « fille aînée » qui avait souffleté sa Mère à Anagni, subit la première les conséquences de sa forfaiture : guerre de Cent-Ans, Crécy. Poitiers, Azincourt.
De nos jours, pour ne rien dire de ce qui a précédé, l’occupation de Rome, l’agrandissement de la Prusse aux dépens de ses voisins, l’impassibilité de l’Europe devant le massacre des chrétiens par les Turcs, et l’immolation d’un peuple aux convoitises de l’empire britannique, tout cela est bien païen.
Mgr Delassus – La conjuration anti-chrétienne (1910)

medium_Avignon_les_PapesUne conséquence du séjour des Papes en France que l’on a pas assez relevée, est dans les malheurs inouïs auxquels la plus grande partie de l’Italie fut en proie, durant ce lamentable exil du souverain de Rome.
Le Pape à Rome, sur son trône, c’est le salut de la Péninsule ; et l’on doit s’étonner que tant d’Italiens ne le puissent comprendre encore. Il y a cinquante ans, ce beau pays était morcelé en départements ayant chacun son préfet, et chaque département subdivisé en arrondissements régis chacun par un sous-préfet ; et si quelques régions échappaient à cet état de choses, c’était à la condition d’être gouvernées par l’étranger ; où était alors le Pape ?
Quelque temps à Rome, mais dépouillé de la plus grande partie de ses États, bientôt à Savone et à Fontainebleau. C’est que l’Italie sans le Pape, n’est plus l’Italie. On le vit bien durant le séjour des Pontifes à Avignon. Sans parler de Rome, devenue le théâtre continuel des violences des grands et des émeutes populaires, réduite à n’être plus qu’une ombre d’elle-même dans sa population, et à voir crouler de vétuste, ses plus augustes sanctuaires, qu’elle ne pouvait plus relever ; les provinces étaient en proie à une anarchie qui en fait à chaque heure de nouveaux tyrans, des bandes de condettieri les sillonnaient en tout sens, à la solde de toutes les ambitions, ravageant cette terre infortunée sur laquelle sévissaient tour à tous, et quelquefois en même temps, la famine et la peste.
Quelle situation que celle de la Lombardie sous le joug des Visconti ! Quel désolant spectacle que celui des républiques de la Toscane nées sous l’influence des grands Papes des XIIe et XIIIe, se déchirant entre elles, et s’épuisant au-dedans par les discordes civiles ! Et au milieu de ce chaos, la voix de Dante, ce génie divin, proclamant le césarisme païen comme l’idéal devant lequel tout devait s’incliner.
Quelle cause avait donc produit de si étranges désordres par lesquels l’Italie se mourait de mort violente ? une seule ; l’absence des Papes. Qui ramena l’ordre et la paix dans la péninsule désolée ? Le retour des Papes à Rome ; car à peine y furent-ils rentrés que les désordres cessèrent peu à peu, et l’on peut même dire que, sans les convulsions du grand schisme qui fut la suite naturelle du changement de résidence auquel la Papauté avait trop longtemps consenti, l’Italie, recouvrant son Pape, eût recouvré en même temps l’élément de tranquillité et de prospérité qui lui avait fait si cruellement défaut pendant soixante-dix ans.
Ce furent des pontificats d’une heureuse influence sur l’Italie tout entière, ceux de Martin V, de Nicolas V, de Callixte III, de Pie II ; on sentait renaître la patrie commune à l’ombre de cette puissance tutélaire dont la souveraineté directe ne s’étend que sur une portion minime de la Péninsule, mais dont l’influence doit la vivifier tout entière.
Telle est la condition de l’Italie ; et il faut que l’heureuse nécessité qui l’entraîne à confédérer toutes ses provinces autour de Rome soit bien profondément empreinte dans son essence même, pour que les utopies de la politique récente, qui ne s’inspirent que médiocrement du sens surnaturel, viennent à formuler l’idée d’un protectorat romain sur toute la Péninsule, comme condition de l’Italie affranchie.
Mais qui ne voit que ce protectorat, qui, du reste, existait autrefois par le fait, et sans que personne ne puisse vanter de l’avoir créé, suppose la possession d’une partie du sol italien par la Papauté, avec l’indépendance que donne la souveraineté réelle, et sans contrôle extérieur ? Une Papauté qui ne régnerait que selon un mode imposé du dehors, n’obtiendrait jamais la considération nécessaire pour exercer une si haute mission.
C’est ainsi que la question du XIVe siècle se retrouve encore de nos jours : point d’Italie sans le Pape, et sans le Pape souverain.
Il n’y a qu’une seule différence, et malheureusement elle n’est pas de nature à rendre de nos jours la solution aussi facile. Au XIVe siècle, la foi était vive et universelle en Italie, tandis qu’aujourd’hui, ce pays a été travaillé avec succès par des sectes qui professent plus d’éloignement encore pour la Papauté que pour le joug de l’étranger.
Quelle main forte et habile ne faudra-t-il pas pour assurer le présent et préparer l’avenir ? Espérons que le Dieu qui donne aujourd’hui la victoire donnera demain la sagesse, et qu’il bénira des intentions trop chrétiennement conçues et trop hautement déclarées pour que l’Église ne les ait pas recueillies. Au fond, c’est de la patrie italienne qu’il s’agit, plus encore que de l’Église ; car celle-ci a des promesses divines que l’autre n’a pas.
Dom Guéranger – Du naturalisme dans l’Histoire (1859)
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