1943 : une lettre incendiaire de l’Allemagne nazie adressée au Maréchal Pétain

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Lettre du 29 novembre 1943 adressée au Maréchal Pétain par Joachim von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du Reich – Citée dans Histoire élémentaire de Vichy – Amiral Auphan (1971)

(Après avoir résumé en une page les faits qui avaient abouti à la crise de novembre 1943, la lettre se poursuit dans les termes suivants)
Ces informations, en même temps que l’évolution de la situation en France, m’ont amené à présenter un rapport au Führer. Après quoi, le Führer m’a chargé de vous faire savoir, Monsieur le Maréchal, ce qui suit :
1. Le projet de révision de la Constitution qui nous a été soumis tend à mettre la désignation futur du Chef de l’Etat français, même pendant la guerre, entre les mains d’un organisme qui a déjà été constitué une fois dans le passé, l’Assemblée nationale française.
Il semble, Monsieur le Maréchal, que vous ayez en cela totalement omis de tenir compte du fait que cette assemblée nationale est la même assemblée qui, en septembre 1939, a déclaré sans le moindre motif la guerre à l’Allemagne. Cela malgré les assurances solennelles de paix échangées entre l’Allemagne et la France encore le 6 décembre 1938.
Au surplus, une partie non négligeable des membres de cette assemblée, violant encore une fois de manière flagrante l’accord intervenu entre nos deux pays, c’est-à-dire l’armistice, lutte à nouveau contre l’Allemagne [Note de l’Amiral Auphan : allusion à l’Assemblée consultative instituée trois mois plus tôt par le général de Gaulle à Alger, avec de nombreux anciens parlementaires, dont les communistes réhabilités].
Le gouvernement du Reich doit repousser avec indignation et comme une prétention impossible l’intention du Chef de l’Etat français de remettre en fonction une pareille assemblée par l’acte constitutionnel projeté et pour ainsi dire de légaliser par là une nouvelle activité de traîtres et de violateurs de la loi.
2. Aujourd’hui, l’ancienne Assemblée nationale n’est plus d’aucune manière la représentation légale de la volonté du peuple français. Pendant la guerre les élections sont impossibles ainsi que dans d’autres Etats, a fortiori dans la France actuelle. Quant à une assemblée nationale constituée d’une autre façon, elle ne saurait exprimer légalement la volonté du peuple français. En conséquence, il n’existe en ce moment aucun corps légal susceptible d’exercer la fonction que le discours à radiodiffuser voudrait lui attribuer et qui, pour cette fin, pourrait être reconnu par l’Allemagne.
3. Cet incident donne au Führer l’occasion de faire en toute clarté sur l’opinion politique en France, pendant ces derniers temps, les constatations suivantes :
L’Allemagne pouvait espérer, au moins depuis Montoire, que vous, Monsieur le Maréchal, en répondant à la politique généreuse du Führer, vous consolideriez de plus en plus la situation en France après la guerre perdue et que vous rendriez toujours plus féconde la collaboration, tant de fois promise, avec l’Allemagne.
Or, si l’on jette un regard sur les trois dernières années des rapports franco-allemands, on ne peut que constater que cet espoir n’a été réalisé que partiellement et que les mesures que vous avez prises, Monsieur le Maréchal, en votre qualité de chef de l’Etat français, n’ont eu malheureusement que trop souvent le résultat de rendre plus difficile la collaboration amicale qui était, sans aucun doute, sérieusement désirée par nos deux peuples et certainement poursuivie par le gouvernement français.
Le Coup d’Etat anticonstitutionnel tenté le 13 décembre 1940, par lequel monsieur Laval devait être éliminé comme chef du gouvernement sur le reproche de la collaboration avec l’Allemagne et même sur l’inculpation d’avoir conspiré avec les services allemands contre vous, monsieur le Maréchal, afin de vous attirer dans un guet-apens à l’occasion du transfert de la dépouille mortelle du duc de Reichstadt à Paris et de vous destituer ; plus tard encore la trahison de vos généraux et amiraux en Afrique du Nord et la participation indirecte à cette trahison de certaines personnalités parmi les plus haut placées à Vichy, la preuve de la violation de nombreuses dispositions militaires du traité d’armistice, et finalement le récent essai d’une révision constitutionnelle, en fin de compte dirigée contre l’Allemagne et apparemment destinée, par la remise en activité de l’ancienne Assemblée nationale, devenue entièrement illégale, à ménager l’avenir par une prise de contact avec le Comité d’Alger, et par là avec les Anglais et les Américains… tout cela caractérise les étapes d’un chemin qui s’éloigne de plus en plus de Montoire.
Cette lutte constante contre tout travail positif de reconstruction a eu comme conséquence de rendre impossible, par votre résistance permanente, monsieur le Maréchal, la nomination aux postes décisifs du gouvernement et de l’administration française d’hommes dont l’attitude loyale aurait permis l’exécution d’une politique raisonnable de consolidation intérieure de la France et d’éliminer, à tout le moins, les pires manifestations d’injustice sociale.
Pour toutes ces raisons, vous ne serez pas surpris, Monsieur le Maréchal, si le gouvernement du Reich a observé votre activité comme Chef de l’Etat avec une réserve toujours croissante.
Les difficultés constantes qui ont été opposées à la mise en œuvre d’une politique de collaboration véritable avec l’Allemagne et qui, ainsi qu’il résulte de mes informations, ont sans cesse provoqué pendant les derniers mois de nouvelles crises intérieures, montrent clairement une prise de position dont les motifs et les buts ne laissent plus guère de doutes.
Toute cette évolution prouve, en tout cas, une chose, à savoir que la politique de la direction suprême de l’Etat français à Vichy s’est engagée dans une voie que le gouvernement du Reich ne saurait approuver et qu’il n’est pas disposé non plus à accepter dans l’avenir en tant que puissance occupante, responsable du maintien de l’ordre et du calme publics en France.
263_0014. Pour mettre fin à l’état des choses actuel qui est devenu intolérable, le gouvernement du Reich se trouve aujourd’hui dans l’obligation de demander à la direction suprême de l’Etat Français :
– que, désormais, toutes les modifications de lois projetées soient soumises à temps à l’approbation du gouvernement du Reich ;
– qu’en outre, monsieur Laval soit chargé de remanier, sans délai, le cabinet dans un sens acceptable pour le gouvernement allemand et garantissant la collaboration. Ce cabinet devra jouir de l’appui sans réserve de la direction suprême de l’Etat ;
– enfin, la direction suprême de l’Etat sera responsable des mesures prises en vue d’éliminer immédiatement tous les éléments gênant le travail sérieux de redressement dans les postes de l’administration ainsi que la nomination à ces postes de personnalités sûres.
5. L’exécution rapide de ces demandes est en premier lieu dans l’intérêt du peuple français lui-même, qui souffre aujourd’hui pour une part du manque de stabilité gouvernementale et, pour une autre part, d’une absence grave de justice sociale. A ce sujet, il me suffira de vous signaler la situation intolérable à plus d’un point de vue dans le domaine de la répartition des vivres, le développement du marché noir et de nombreux autres faits fâcheux.
Le but du nouveau cabinet devra être de faire disparaître cet état de choses par une activité gouvernementale très ferme et par la mise en place dans l’administration de personnalités dignes de confiance. En tant que puissance occupante, l’Allemagne, de son côté, est aussi légitimement intéressée à ce que l’ordre et la justice règnent dans les zones de l’arrière de son armée et elle espère que le gouvernement français prendra toutes les mesures nécessaires pour leur assurer cet ordre et cette justice.
Si le gouvernement français n’était pas en mesure de le faire, le gouvernement du Reich devrait se réserver de prendre d’autres décisions au sujet de la situation intérieure de la France.
Si, après la victoire sur la France, le Führer s’est montré disposé à laisser subsister dans ce pays occupé par l’armée allemande un gouvernement français et à entretenir avec lui des relations, la seule raison en est l’attitude généreuse adoptée par le Führer vis-à-vis de la France dès sa défaite, ce que vous, monsieur le Maréchal ne contesterez pas.
L’Allemagne mène aujourd’hui un dur combat contre le bolchevisme et les autres puissances anti-européennes pour l’existence de l’Europe, combat qui servira également, et non en dernier lieu, à la sauvegarde du peuple français. Dans cette lutte, dont les sacrifices sanglants sont presque exclusivement à la charge du peuple allemand, les gouvernement allemand doit exiger catégoriquement que les dirigeants de l’Etat Français engagent activement l’autorité qu’ils ne tiennent que de la générosité allemande, afin que cette lutte de l’Allemagne au profit de l’Europe ne soit pas aggravée par la France, mais soit, au contraire, facilité à tous point de vue.
A ce sujet, je vous prie, Monsieur le Maréchal, de ne pas perdre de vue ceci : aujourd’hui, le seul et unique garant du maintien du calme et de l’ordre public à l’intérieur de la France et par là aussi de la sécurité du peuple français et de son régime contre la révolution et le chaos bolcheviques, c’est la Wehrmacht allemande.
Elle a assuré cette tâche dans le passé sous le signe de la collaboration franco-allemande. En tout cas, je vous prie de prendre acte de ce que l’Allemagne saura sauvegarder ses intérêts dans toutes les circonstances d’une façon ou d’un autre.
Je ne puis supposer, monsieur le Maréchal, que vous refuserez de reconnaître les nécessités qui s’ensuivent.
Si cependant vous vous jugiez hors d’état de donner suite aux demandes allemandes indiquées plus haut ou si le rejet par nous de votre projet de loi dirigé contre les intérêts allemands vous décidait à vous considérer, après comme avant, comme empêché d’exercer vos fonctions, je tiens à vous faire savoir, au nom du Führer, qu’il vous laisse entièrement libre d’en tirer les conclusions qui vous paraîtront utiles.
Agréez, Monsieur le Maréchal, l’expression de ma haute considération.
J. von Ribbentrop
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